Le bateau imaginaire de Monastir

Depuis sa première apparition au club Tahar Haddad, en 2003, le groupe LEPTYPONT a donné trois spectacles: "Un pont pour autrement lire", "Souaqy" "rigoles", 2004) et "Thnya" ("Chemin" 2005). La nouveauté de cette nouvelle création du groupe, donnée le 14 avril au conservatoire régional de musique de Monastir, c’est qu’il se base sur l’idée de dialogue interculturel (poétique plus précisément), entre deux rives de la méditerranée à travers les textes de deux poètes : le libanais Charbel Dagher et le tunisien Salem Labbène. La dramaturgie et la mise en scène étant signée par ce dernier.

L’original c’est que le poète Charbel Dagher, qui était l’invité à la fois du symposium et de l’union des écrivains tunisiens et qui a assisté à la représentation, a tenu, dès son retour, à envoyer un texte, dans lequel il réagit à cette expérience singulière qu’il vient de vivre dans notre pays. En voici la traduction approuvée par l’auteur :

 

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Je savais encore que chaque poème possède un argument fondateur régissant ses relations avec tout le reste. J’entends par là l’environnement socio-historique dont il est à la fois un produit et un composant. C’est le cas de la relation qu’a le poème avec un lecteur qui lui tient compagnie, comme un associé qui lui est nécessaire. C’est aussi le cas de cette relation existant entre la pièce de théâtre et son "extérieur", ente elle et le public qui y assiste…

Je savais tout ceci et en ai même traité dans mes écrits, surtout concernant la relation entre la "voix" et le "locuteur", au sein du poème. Essentiellement à propos de la poésie de Salah Abdessabour, Mahmoud Darwich et certains autres.

Mais jamais je n’ai su ni n’avais prévu que cette relation allait se dérouler au sein de ma propre poésie, sous mes propres yeux, dans un vrai théâtre et en présence d’autres spectateurs, comme il m’est arrivé la semaine dernière à Monastir, sur la côte tunisienne.

En effet, le groupe LEPTYPONT" (lire le petit pont), dirigé par le poète et homme de théâtre tunisien, Salem Labbène, a donné une représentation théâtrale dont le titre est: "Des seuils pour des départs…et des arrivées aussi". C’était dans le cadre du symposium international sur la méditerranée, organisé par "l’association pour la

culture et les arts méditerranéens", fondée par l’écrivain et universitaire tunisien Mansour Mhenni (13 au 16 avril).

Il s’agit d’un spectacle qui a touché à quelques uns de mes poèmes que Labbène a exploité pour en construire, en les faisant dialoguer avec des poèmes à lui, un spectacle puisant dans la métaphore du bateau le lieu et le prétexte dramatique.

Sur le bateau, des marins accueillent et font des adieux. Ils ont leur propre façon de vivre et de s’exprimer qui va de la poésie à la performance musicale instrumentale, en passant par l’interprétation théâtrale et la chanson.

Je m’abstiendrai de parler de cette représentation d’un point de vue artistique. Autrement, j’enfreindrais la règle de conduite que je me suis imposée en commun accord avec l’artiste Labbène, bien avant l’avènement de ce spectacle. Quant il a pris l’initiative de me contacter, alors que je ne le connaissais pas encore, j’avais affirmé à Labbène que ma poésie était à son entière disposition et qu’il pouvait en user comme bon lui semblait, cette poésie ayant déjà atteint l’âge du sevrage depuis sa parution sous forme de livre circulant entre les mains des lecteurs. Je voulais ainsi traiter avec Labbène comme il était, c'est-à-dire comme un créateur libre de se comporter comme bon lui dicterait sa propre vision de sa création. Alors je tiens à ne point enfreindre cette règle après le spectacle…

Ce que je tiens à exprimer, ici, ce sont ces idées qui bouillonnaient en moi tout au long de ce spectacle d’environ deux heures. Ce soir là, je me suis rappelé d’une tout autre soirée, passée sur une tout autre rive. Une soirée pendant laquelle, avec un ami (impliqué dans un festival culturel), on avait évoqué l’idée d’affréter un bateau où des créateurs de différentes nationalités et de divers talents, arriveraient pour vivre et créer ensemble sur cette embarcation. Ils accosteraient dans divers ports. Et, sur chaque côte où ils jetteraient l’ancre en créateurs, on les accueillirait et leur ferait des adieux. Ils toucheraient terre, vivraient quelques jours, puis lèveraient à nouveau les voiles…

Ce fut un rêve alléchant, mais coûteux. Trop, en tout cas, pour le budget de l’association concernée. Je n’étais pas en mesure, ce soir là, de me rendre compte de ce que Labbène savait, et qu’il a bien réalisé dans son spectacle. A savoir que le théâtre était tout à fait capable de concrétiser un tel rêve. Car il est le substitut imaginaire de cette embarcation impossible.

La force du théâtre réside en cette capacité de symbolisation, de suggestion. Il suffisait à Labbène de lever la main à la hauteur de son front, comme pour couvrir ses yeux, pour que nous sachions qu’il se tenait sur le seuil, afin d’accueillir un arrivant venant de loin…

On pourrait appliquer ce genre de lecture à plus d’un signe et à plus d’une suggestion qu’on puiserait dans ce spectacle et qui suffisaient aux spectateurs pour prendre ainsi le large. Sans oublier que d’autres signes (comme les filets de pêche, par exemple) étaient là pour faciliter l’acte de communication entre la scène et la salle, entre le Normal 0 false false false MicrosoftInternetExplorer4 /* Style Definitions */ table.MsoNormalTable {mso-style-name:"Table Normal"; mso-tstyle-rowband-size:0; mso-tstyle-colband-size:0; mso-style-noshow:yes; mso-style-parent:""; mso-padding-alt:0in 5.4pt 0in 5.4pt; mso-para-margin:0in; mso-para-margin-bottom:.0001pt; mso-pagination:widow-orphan; font-size:10.0pt; font-family:"Times New Roman"; mso-ansi-language:#0400; mso-fareast-language:#0400; mso-bidi-language:#0400;}

poème et la construction de la pièce elle-même.

Ce qui m’a aussi interpellé, c’est le nom de ce groupe théâtral, "le petit pont", qui a réalisé ce travail (Ahmed Iyadh Labbène, Ines Achour, Maher Haj Abdallah, Azza Labbène, avec Salem Labbène lui-même, qui a assuré la mise en scène et une large part de l’interprétation, de l’exécution instrumentale et du chant). Je trouve dans ce nom la meilleure expression, le meilleur signifiant pour ces idées. Un petit pont sert, en effet, aux arts, dans leurs rapports entre eux ; comme, par exemple, ces rapports de proximité possible entre poésie, interprétation, jeu instrumental et chant.

Un petit pont sert aussi pour construire un dialogue effectif entre les êtres humains, ce qui les réunit sur un médian exigu et leur permet de faire connaissance.

Je m’interdis d‘émettre un avis sur le spectacle. Mais je ne peux cacher les sentiments contradictoires qui se sont emparé de moi en y assistant : des sentiments de stupéfaction à la vue de mes mots s’imprimant sur des visages, sur des costumes et sur des gestes, ce qui constituait, en fait, leur état originel, avant même de devenir les mots qu’ils sont ; mais aussi des sentiments de rupture vis à vis de ces mots bien à moi mais qui déploient désormais des ailes totalement libérées et qui se déhanchent à leur guise et où bon lui dicte sa propre volonté.

Nul doute que ce spectacle de Monastir va faire, qu’à partir d’aujourd’hui, je reviendrai à ma poésie dans la peau d’un visiteur, dans une peau autre et innovante.

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(Le Temps, Tunis, avril 2006).