Poèmes de Charbel DAGHER
Traduction : Christine Zimmer
Banquet lunaire
Je passe et repasse ma paume sur la page de béton
Qui se désaltère,
Je lisse ses froissures
Elle embue ma ramure de ses promesses ;
Carton d’invitation à gravir des marches,
Vers une scène visible
Qui rassemble des hôtes pour un banquet lunaire ;
Pages frivoles d’un livre de veillée
Pour que les tracés, tels les airs, portent en leur sein
Ceux qui quittent leur banc et ceux qui s’installent ;
Je passe et repasse ma paume,
Je la tends à une compagne dans une soirée.
Je frappe cette nuit-là à une porte, aux clés multiples,
Qui ne mène point aux mêmes chambres
Il est des occupants éphémères et des places comptées
Dans des cortèges qui se forment, sur le champ, pour me serrer la main
Dans une cohue finale :
Peut-être se souviennent-ils de moi,
Peut-être les oublié-je sans scrupules,
Peut-être conservé-je poussières de gloire et images en pagaille,
Peut-être ne fais-je que compter les passants empressés flottant, sans bagage, au-dessus de leur route, filant vers de plus proches logis,
Peut-être m’enquiers-je de tout ce qui s’en fut par les airs et dessous la terre,
Peut-être convoqué-je une cour de justice avec le premier venu…
Tandis que le poème inspecte ce qui fend son espace, ou occupe la place
De ses obsessions,
Comme si cela relevait de son autorité.
Cette nuit est une nuit à garder le silence, mon regard s’attarde
Sur les poussières d’étoiles et les chuchotements du fleuve qui file
Vers sa soirée. Une nuit à écouter ce que les coureurs déposèrent sous
Leurs sandales dans des cachettes de roche,
Une nuit à écouter ce qu’elle lui dit, ce qu’il lui dit à son insu,
Contre toute attente, si cela se peut, tendus, tous deux, telle la corde
D’un arc une fois tirée la flèche. Une nuit pour visiteurs non conviés, Pour arrivants ne sachant ce qu’ils font, une nuit à fondre en larmes, sans prévenir, assis juste là, au petit bonheur la chance, ou à éclater de rire, tour à tour, de scènes futiles ou graves, racontées sur leur compte, en leur absence,
L’adolescent laissa l’empreinte de ses larges sandales entre les plants de maïs ;
La veuve laissa le coq, sur le feu, aux enfants qui s’ennuient ;
Le vieillard laissa sa fenêtre éclairée jusqu’au matin pour celle qui point ne vint ;
Les chandelles allumées tracent le chemin du poème. C’est la nuit du poème ; elle se pavane, houle festive, éclaire ce qui lui échappe.
Ma main glisse vers la chaleur des mots doux qui s’éveillent sous les oreillers
Vers l’éclat des fleurs séchées dans les crevasses des murs,
Vers un plissement de lèvres dignes d’une sculpture,
Vers ce que content ses yeux aux noctambules qui passent devant son basilic,
Vers les messages restés dans les cœurs de ceux qui les rêvaient ;
Ma main puise des langues absentes
Et point ne revient à son point de départ
Elle cherche ceux, assis, à lire,
Qui rencontrent dans leur lecture
Des halos de lumière
Qui s’agitent dans un imaginaire.
Je m’assieds et déjà m’apprête à partir
De crainte que ne m’échappe ce qui me tenaille de longue date
Ce que je redoute sans même l’avoir vu :
Quand j’écoute l’ombre des arbres, j’entends
Les danseurs pleurer sans musique,
Les noctambules dormir dans leurs histoires,
Les garçons hargneux épier, contre toute attente, le hibou du malheur
Et dresser le banquet pour les serpents de l’étonnement ;
J’entends ce qui me réconcilie avec le paradis de l’absence
Qui a cerné mes doigts avant qu’il ne cerne le ciel,
J’entends ce qui m’unit à mon étoile lointaine
Où s’arrime le fil du poème,
Quelque longue que soit la ligne :
Cette effusion dessine mon sourire, les secrets s’éventent,
Elle m’ébouriffe les cheveux si je m’égare dans mes pensées.
Mes amis, cette nuit, sont avec moi
Ici, maintenant,
Ils se réjouissent d’être conviés entre les deux plats d’un livre :
Des garçons. Quand ils s’installent,
Ils grandissent,
Et s’ils se retrouvent sans fillettes,
S’enivrent sans même boire,
Et tirent fierté de leurs bavardages.
Mes amis sont avec moi, par défaut,
Point ne se détournent des appels de l’adolescent dissimulé dans la cime de l’arbre,
Qu’ils observent sans voir ; ils écoutent, des frondaisons, les froufrous
Sans même les effleurer,
Tandis qu’ils se distraient de l’arbre avec l’arbre ;
C’est l’arbre du récit sans brisure,
Des têtes qu’embellit la prise de hauteur,
Des doigts qui se prolongent en claquant,
L’arbre des amis morts avant que ne meure l’arbre qui
Les entourait
Apparition potentielle, résidu d’une étoile lointaine.
Chacun son arbre
Qu’il ne quitte point ;
Qu’il habite,
Qui l’habite,
Sans cesse.
Est-il en fleur
Qu’il fera fi des cueilleurs
Est-il en quête
Qu’il volera à sa rencontre :
Haine amie ou ennemi intime ?
Au même moment, et ils n’étaient pas ensemble, eux deux,
Au début du chemin, son corps s’élance devant lui, devance un train
Avant son point de destination
Au bout du chemin, il n’en voit pas la fin, il ne peut aboutir tant qu’il porte son arbre.
Les étoiles ont-elles pris leur distance, se sont-elles raréfiées ?
La terre a-t-elle rétréci, ai-je donc grandi ?
Serait-ce pour avoir renversé le couvert céleste sur les cuisiniers que je ne trouve pas de banquet, susceptible de m’occuper
A distance respectable de ma langue ?
Labourerai-je la terre d’autrui, juste pour la humer ?
Les maisons se soumettent-elles, cette nuit, repliées dans un conte pour enfants, construites pour un désir échappé d’un auteur ?
Se demandent-ils où leurs pas, au-dessus du chemin, ont bien pu les mener, après qu’ils eurent quitté leur famille, à l’instant même où la poule regagnait son poulailler ?
Se promènent-ils, tentent-ils de savoir comment ses images peuvent s’éloigner alors que son goût reste intact dans leurs souvenirs ?
Constatent-ils de nuit la passion du matin ?
L’arbre que j’ai dessiné par cœur
Ne se déployait qu’entre mes doigts,
Je l’ai cherché, ne l’ai pas trouvé,
Me suis dirigé vers lui, n’ai pas progressé d’un pouce.
Les marches sont immuables, dressées entre fleuve et maisons
Aire chimérique,
Entre poussière et attente,
Point de rencontre quotidien
De ceux qui se souviennent le jour des enseignements de la nuit !
Ceux qui ont jeté un tableau, entre les maisons haut perchées, pour leurs langues d’un pied de long,
Ceux qui ont dépouillé l’arbre de ses poires, avant maturité,
Au simple motif qu’elles luisaient au clair de lune,
Ceux qui ont cherché l’ombre du ciel, manteau vaporeux des virées nocturnes, pour commettre des larcins, sans rien y voir,
Ceux qui ont volé pour le plaisir de voler
Et institué pour la poule le rite du crucifié ;
Ceux qui ont tracé des destinées à des créatures :
Il leur a suffi de gravir des marches et de classer, pour les demeures, des images dans un cahier de vacances,
Il leur a suffi d’en faire un objet d’attention
Et les voilà grandis, instruits :
Les choses existent, s’ils y jettent un simple regard
Des noms précis leur sont restés ;
Il leur suffit de les regarder pour qu’elles existent
De les nommer pour qu’elles existent.
Replions la nuit, prestement, sans sensiblerie,
Nous paraderons sur les jachères, rois sans escorte,
Tant que de nos membres qui se déploient nous jaugerons notre virilité,
Tant que la barbe au menton nous raserons dès qu’elle pointe,
Avant d’injurier la lune qui découvre nos positions,
Nous paraderons, le dimanche, le fusil sur l’épaule ;
Racontons les histoires dont nous avons trouvé les titres,
Et guidons d’autres que nous dans les dancings de Beyrouth dont nous avons relevé les noms dans « Al-Chabaka» (1)
Nous tousserons, seuls, au hammam, à fumer des feuilles de maïs,
De notre coiffure, nous reverrons le style,
Nous abîmerons dans nos pensées, assis sur un rocher, tel Gibrân apostrophant les éléments.
Les mains de ma mère font signe au loin
Me lâchant dans le vaste monde, elle me signifia que j’étais le plus beau des mâles,
Les regards de mon père veillent sur moi, fût-ce de loin
De lui, j’ai repris le joyau de la famille :
Le testament que mon grand-père lui transmit,
Le testament des espoirs échus.
M’arrêter sur les lieux où ma mère se tient pour m’accueillir ne me tente point,
Mes marches n’aboutissent nulle part,
Ne mènent qu’à une brèche, issue de secours
Bien plus qu’étoile de la nativité.
Mon écran est lumineux, en cette nuit,
Ils se soumettent à sa volonté, alignés,
Tête baissée, bouche cousue,
La mine, en apparence, contrite
A chaque retour les aveux qu’il mérite
Les pardons qu’il mérite,
Et sa mauvaise mise en scène.
Tandis que l’acteur unique endosse tous les rôles
Sous le regard d’autrui,
Et que le souffleur somnole dans son trou…
En cette nuit, assis, dans la pénombre, il se contente,
D’éclairer la scène,
De fermer le guichet,
De pleurer en silence,
Après avoir lu le testament :
De moi, tu hérites
De ton être.
Les marches conduisent en tous lieux
Au poème inévitablement,
Aux chemins qui s’étirent sur de noires prairies
Que l’héritier emprunte avant le lecteur ;
Il hérite d’un entre-deux tapi entre désir et langue
Entre sandale et espace
Entre les froissures avant qu’elles ne se renfrognent sur leurs promesses, entre les froncements qui barrent
Les sourcils découvrant que le chemin file loin de ses pas, entre
De bien minces bagages.
Pour celui qui s’élève vers la fortune céleste
Les montagnes s’approchent,
Les arbres se penchent
Pour entendre l’appel de ceux qui s’élancent vers l’âge de raison
Ils prennent plaisir à échafauder des plans
Echafaudent des plans avec plaisir
Ils prennent au sérieux l’habit des joueurs du hasard,
Parient sans la moindre mise, en devises,
Nous accueillons l’inconnu
Nos aspirations loin d’être parmi nous
Sont loin de nous ;
Nous dilapidons le temps sans compter
Pensant l’investir,
Nous jouons, dans de petites maisons, sans grands frais ni voisins,
Et nous démenons pensant y parvenir.
Notes ------------------------------------------------------------------------------------------------
(1)Al-Chabaka est un magazine libanais, l’équivalent de Voici en France. Al-chabaka signifie le réseau. Ce terme est également utilisé pour dire « internet » en arabe.
LA RUE
Un souffle d’air traverse,
Sans descendre chez personne,
Un passage qu’étranglent une prose de pas
Et des valises béantes de peur :
Sont-ils sortis sur les balcons pour cette raison-là,
Ont-ils compté leurs rêves sur le bout des doigts,
Attendu, pour cette raison-là, les trésors différés de la nuit passée ?
Le poème explore ses lieux,
Les embrouille-t-il
Qu’il dépouille des chapeaux de leurs têtes,
Mendie des mots au détour de la surprise,
Meurt maintes fois,
Formule mainte promesse
Avec le timbre de la métaphore
Et la fine fleur de l’air du temps.
Sur une page, je trace une ligne
Pour passants distraits,
Et laisse l’ordinateur explorer
Mes doigts au-dessus des murs,
Un Macintosh pour mon souffle haletant,
Pour deux mains penchées
Sur des vestiges,
Un Macintosh pour un étincellement
Sous une poussière d’argent.
Est-ce une ligne
Ou un trottoir
Que je traîne, comme une casserole,
Sur l’asphalte de la nostalgie ?
A chacun son Andalous perdu
Il écoule des journées en monnaie périmée,
Puis disparaît sans que le moindre mouchoir ne s’agite.
Un oeil mesure ses pas sur une corde d’angoisse,
Un autre tire les rideaux pour voir :
Est-ce le baluchon de voyage que personne ne réclama,
Que l’on rejeta avant même de l’entrevoir ?
Je n’écris pas le cours des choses,
J’écris à son propos,
A propos de ce qui tombe et que je préserve,
Tel un pâle rai de lumière ;
Chasseur de trésors, je retourne des rochers
En pure perte,
Et m’accommode d’une vétille fuyant au-dessus d’un nuage :
Ô verbe, ne te contente pas de ce qui advient,
Il y a en toi de quoi bâtir une vie en panne de vie,
Une vie dérobée, qui s’étire en longueur,
Il y a en toi de quoi restaurer des solitudes dévastées
Qui s’abaissèrent devant leurs poussières
Dans leur isolement !
Explication éloquente de ce qui n’est point conté.
Deux rives de poussières lumineuses pour des souliers qui piétinent dans la pénombre
Avec la résolution du chef dans son campement,
Pour des regards braqués sur leur cheminement
Dans des allées non ombragées,
Des allées sans bancs pour protéger des pluies menaçantes,
Des allées sans police des frontières
Pour des passants, en résidence, domiciliés dans un voyage,
Qui entonnent leurs hymnes en l’honneur de drapeaux déchiquetés,
Pour des images, telles des découvertes archéologiques,
Qu’ils se passent de main en main
Avec la prudence de qui explore les tailles-douces d’un coup de vent.
Deux scènes dépourvues de sièges,
Pour des spectacles sans metteurs en scène
Et des comédiens sans auteurs,
Installer, à cet effet, un écran
D’où bondissent des images, qui ne sont pas miennes,
A peine ai-je le dos tourné.
Le souffle d’air traverse :
Toi, et toi seul, peux insuffler la vie aux cendres inertes de l’absence,
Toi, et toi seul, peux rechercher des signes,
Des choses qui choient,
Par inadvertance,
A dessein,
Avec la salive de deux lèvres,
Des tiges qui flétrissent sur les branches des passants
Avant de feuiller à nouveau.
Esquisse sous l’empire des passions,
Abstraction d’un mouvement ininterrompu,
Structuration de la poussière,
Une ligne est dotée de deux flancs :
L’un situé sur le « b »,
L’autre sous le « p »,
Elle est dotée de deux plumes,
L’une faite de patience, l’autre d’air ;
Une plume patiente pour ceux qui encadrent des coupures de presse françaises et anglaises et les accrochent au mur pour les admirer toutes les fois qu’ils lèvent les yeux au ciel ; sans nécessairement savoir les lire, ils les apprennent par cœur,
Des cadres pour des titres de propriété devenus géographie
Des cadres pour « Pedros » (1) à la barbe bien taillée et huilée,
Des cadres pour le Messie qui précède tous les autres messies, (2)
Une plume patiente pour ceux qui, dans leurs anneaux, leurs colliers, leurs chapelets, marbrés de blanc et de noir, tournent en rond comme ils tournent dans un bol de café au matin, dans un musée ambulant tapi entre leurs mains, entre leurs yeux, ils y tournent avec la prudence d’un archéologue qui voit apparaître derrière les tessons trouvés la splendeur des choses perdues.
Une patience d’arc-en-ciel pour ceux qui parlent en arménien, entre eux, et qui, avec les autres, déclinent l’arabe à l’arménienne, pour les vieilles femmes qui sont, à elles seules, des institutions scolaires, la cour de récréation en moins, et posent, au matin, lustres et étoiles au-dessus du transistor ; une patience d’arc-en-ciel pour Abd al-Halîm (3) et la « promenade » du dimanche. (4)
Une patience de roc pour ceux qui ont promis de revenir dans leurs maisons, d’y rouvrir les fenêtres, après avoir laissé la cafetière sur le feu et leurs rêves sur le lit ; une patience de roc pour ceux qui, dans le désert, confrontés à l’effacement des pistes, en ont imaginé de nouvelles, ce sont autant de vieilles cicatrices et de trésors qui pèsent lourd dans la balance de l’Histoire.
Patience pour les patients, un testament bien mérité, fût-ce en dépit de tout bon sens,
La patience a, pour elle, des feuilles qui s’amassent et un début d’informations,
Patience pour ceux qui traversent Nahr Bayrût (5), après avoir traversé tant d’autres fleuves, empruntant des pierres d’angoisse, fussent-elles alignement, tel ce poème :
Ils s’y établirent avant que je n’y réside
Devinrent citoyens alors que je n’étais qu’étranger.
Des immeubles sans la moindre entrée,
Des appartements qui ont perdu leurs clés,
Et des femmes accroupies sur des chaises basses, dans une cour, entre deux attentes,
Entre deux portes,
De quoi faire passer en toute vitesse,
Entre des bagages de toile et des valises trouées,
Quelques phrases sur un quai de débarquement ;
De la lavande glissée entre des vêtements pliés sur des terrasses qui s’échappent
Et des poissons séchés qui frétillent dans un flot d’informations,
Des couches anciennes jetées sur des lits de fer neufs,
Ce qui s’élève avec les corps de ceux qui descendent des villages
Ressemble plus à des images de charme
Qu’à des rêves éveillés,
Ceux qui descendent sans descendre,
Ceux qui résident sans se fixer
Ceux qui s’emparent des clés de leur enfance devant de sombres immeubles
Ceux qui ont peur, ceux qui saisissent leurs enfants par la tête comme s’ils étaient des bagages,
Ceux qui m’amènent vers « Khalîl al-Badawî » (6)
Vers on ne sait où,
Ceux qui exposent les images de leurs ancêtres à hauteur d’un tube de néon,
Ceux qui nouent leurs épopées dans le pré du conte de fées,
Ceux qui déploient des bannières au-dessus de cœurs gonflés,
Ceux qui se bousculent derrière « un tramway nommé désir » :
Un tramway sur des chemins
Qui s’étirent dans un songe
Enflammé pour les pensifs
Qui méditent la sagesse de la poussière et l’or du raisin
Avec l’impatience des papillons, pour ceux qui s’extasient
Sur des chaises paillées devant
Un cinéma blotti entre deux nuages.
Le souffle d’air passe
Entre des doigts qui en saisissent d’autres,
Au-dessus du poli des voitures bosselées,
Sous le pas de la belle qui joue avec sa jupe gonflée,
Sous ses draps désertés,
Entre ses jambes au-dessus des dalles de l’almanach.
L’air n’a que faire de l’air,
Il n’a que faire des femmes assises, à la lueur d’une cigarette,
A la recherche d’une aiguille dans une botte d’histoires,
Mais d’où peuvent-elles bien être pour rapiécer un tablier noir et un col blanc ?
L’air boit avec ses mains,
Il ruse,
Un souffle d’air, en rien celui qui vient de passer…
J’habite mon œil,
Sa salle d’exposition,
Pas un lit qui se cache le jour,
Chasseur, voyeur, à l’affût des articulations dénouées,
Voyeur au regard braqué sur la terrasse qui donne sur sa fenêtre : elle me tourne le dos, tandis que le nylon blanc plisse légèrement sur ses jambes, elle le remonte sur ses genoux, j’attends une fois encore que le rideau se lève sur sa scène de plaisir (observation : elle s’allonge dans mon poème, pas dans le tableau de Manet (7), sans pour autant tourner le dos au lecteur)
Voyeur au regard braqué sur les frémissements du colombophile, dans son colombier, sur ses tréteaux, il dirige un orchestre d’oiseaux dociles telles des lettres qui se plient au rythme aérien du calligraphe,
Je vois les lignes du dallage mieux que celles du cahier d’écolier,
S’y révèle ce qu’aucun tableau ne révèle,
Tandis que je m’allonge sur le dallage, confiant comme un dormeur,
Ma balle file droit par dessus les lignes puisque aucun buteur ne peut essuyer de penalty sur « le stade Sahaqian » (8) :
Mon terrain de jeu ouvert, je le cerne dans ma main, selon ma taille,
Je le déplie, le voilà forêt ou carte,
Je le replie autant de fois qu’il me plaît,
Sans que les oiseaux ne cessent de voler,
Sans que les fontaines ne cessent de couler,
Dans mon voyage secret ;
Je répète sur le bout de mes doigts des phrases qui me disent,
J’interromps un défilé d’images dans leur course,
Je cache dans mon cartable des personnages arrachés de leurs livres,
De quoi constituer un trésor étincelant pour un film
Dont l’acteur traverserait l’écran pour se mêler au public,
Dont l’acteur franchirait le seuil, liaison et séparation,
Le seuil entre mon corps et le souffle d’air ;
Je sors de mon demi-jour pour rejoindre des ombres
Tapies entre un appartement et des injures,
Des mots arméniens tracés sur un mur,
Des voix et des agitations que je piste
De loin dans leurs alcôves,
Je m’habitue à eux
Comme ils s’habituent à moi
Dans leur obscur monde de tous les jours ;
Sans quitter l’endroit où je me trouve
Je voyage,
Avec l’assurance de qui se promène dans son jardin,
Et la légèreté des papillons affairés,
Sans me soucier du chapeau que porte l’agent de l’électricité…
Des tessons conservés sans peine,
Des inscriptions spontanées,
A peine posé-je mon regard sur elles,
Qu’elles s’élèvent,
Sur une scène qui flotte sur de l’écume
Et entame sa journée sur mon écran,
Bruine noire sur blancheur douteuse,
Barques privées d’équipages qui pêchent
Le poisson du hasard, dernier appât,
Legs ignorant leurs légataires, bouteille à la mer
Portant, à bon port, un message d’un navire de naufragés :
Arrêtez-vous, nous écrivons sur le mètre d’une mer,
Après que la prose eut soufflée,
Le péril qu’endurent les naufragés après le naufrage
Nous écrivons qui sera sauvé - eux, d’autres qu’eux,
Par mes doigts angoissés ;
Des doigts, des rames,
Domestiques d’une table de mots,
Serviteurs de miettes, ils propagent les excès de leurs cuisiniers ;
Des fragments d’images, pour un cinéma muet,
Qui se désaltèrent, à peine défilent-elles,
Dans les coupes de ceux qui veillent,
Dans les yeux des pensifs,
Elles racontent en noir et blanc l’histoire de cette tête qui sortit
De l’écran, sans souffrir ;
Papetier électronique,
En lieu et place du papetier perdu,
De quoi m’identifier en cas d’adhésion à un groupe,
De quoi achever la phrase avant qu’elle ne s’achève,
De quoi assurer les ajustements qu’une discrète aiguille opère dans des trous d’air.
Je sors de la maison sans raison
Le pied sûr de qui connaît son cahier de pas
Et des grilles secrètes de mots croisés,
A lire verticalement, horizontalement et dans le désordre :
Trouvez les mots sens dessus dessous,
Dans la conjugaison des verbes sur le rythme du caprice,
Dans un mot français qu’ensorcèlent ses lèvres rouges,
Dans la banane d’Elvis sur la vitre d’un camion en panne, dans l’entre-jambes de Marilyn aux soldes des « Nouveautés »,
Trouvez-les à rebours :
Dans une fabrique de glace pour gosiers sales,
Dans une fabrique de papier pour sacs à provisions,
Dans la mécanique fluide des mouvements
Dans des muscles de rêve frictionnés d’huile,
Dans les accessoires d’une nuit stérile,
Dans des semelles, dans de l’eau, dans une boîte en fer blanc,
Dans des clous serrés entre des dents,
Dans des chaussures du dimanche,
Dans d’autres pour pieds éloignés ;
Trouvez-les en dérivant « le pas » de la racine du « penchant »,
Jardinière de fleurs pour fêtes ajournées,
Lessive d’un matin sale,
Marchandages que n’apaisent
Ni les anges célestes
Ni le klaxon du vendeur de gazoline ;
Dans la grotte de « la Nativité», le nombre de présents a crû,
Le cartable, que mon père prépara pour moi,
Je l’ai laissé à mon frère,
Je suis passé dans la classe supérieure durant mon sommeil ;
Taches dans un panorama, brins de dialogue,
Chansons aux mélodies conservées sans paroles,
Goût de « Pepsi » pour rafraîchir le gosier de l’oubli ;
Des signes, des échos, des étoiles filantes,
Dans le ciel de l’absence,
Ne suffisent point à expliquer la ferveur des yeux,
Si celle-ci revient sur ses pas,
Si le souffle d’air persiste dans ses errements,
Sans faiblir,
Sans regrets.
Des moulins à vent (9) tournent en mesure,
Dispersent ce qu’ils amassent
Dessus le plaisir de filer à bicyclette,
Ils sèment ce qu’ils récoltent
Sur d’excentriques fenêtres ;
Moulins à vent pour lieux de rendez-vous,
Des bourgeons mettent en émoi des ruches
Et rebroussent chemin si un danseur ne les saisit par la taille,
Des roues déchiquetées tressautent,
Rompues par une si longue attente,
Aérienne roue sur son balcon,
Dans sa chambre point,
Son appel n’atteint personne
D’autre que le vent…
Un alif, sur une ligne, surmonté d’un point noir, voici un arbre
Vert comme une orange,
Tache radieuse pour ceux qui y pénétrèrent sans y paraître,
Des fibres, nervures de feuilles,
Jamais cette expression-là ne cernera l’air,
Branche, sonnette muette,
Devant sa porte,
Baguette pour chef d’orchestre sur pied,
Un laurier rose pour un bassin en son jardin
Qui se désaltère du teint jaunâtre des passants,
Timide mimosa sur une dalle de béton,
Fer forgé pour rêve rouillé :
Veille-t-elle le rosier
Sur la sienne fenêtre
Ou la poussière sur sa fenêtre à lui ?
Roue percée pour journées en roue libre,
Voitures lustrées pour nuit de volupté,
Dans un verre d’attente, une lune repose,
Décrochée sans gaule,
Aire de décollage pour avions
De nuit.
Sa jupe dépasse l’enceinte du jardin pour que je voie
Ses couleurs vives dépassent les rets de la crainte, pour que je m’y glisse,
Elle s’élève ; avec elle, je m’élève,
Cela suffit à mon bonheur secret,
Dans le souffle d’air, je l’étreins,
Au souffle d’air la confie.
Ma bouche collée sur sa bouche : « bâsra »; (10)
Mon étalon est blanc,
Pour une chèvre aux nuits noires.
Un souffle d’air, au matin, pour les empressés, les insatiables,
Perclus de fatigue dès l’arrivée,
Un souffle d’air, de nuit, pour les indolents, à la barbe naissante, leurs femmes lâcheraient-elles leur tapisserie ;
Agile,
Habile,
Sculpteur traversant
Le champ du regard ;
Un souffle d’air pour le poète :
Maître,
Désarmé,
Demeurant dans les replis de la poésie,
Devant une cheminée,
Il y jette un éclat de bois,
Elle s’embrase,
Elle s’ouvre sur un espace,
Il y manœuvre avec le désespoir du guerrier au talon de sa flèche,
Tel un calligraphe japonais devant la dernière goutte d’encre.
Je maltraite mes lieux, point ne les occupe,
Je me lave dans leurs eaux usées,
Dans leurs eaux de naissance,
Puisque je me redresse sur leurs lits
Et les aborde, léger comme la première nuit,
Je les replie dans la paume de ma main,
Les fait dormir avec moi,
Je me dissimule en eux sans m’absenter,
Et m’y agite sans qu’ils ne prononcent mon éviction ;
Mes eaux usées,
Ma circulation sanguine,
Ma stature retrouvée quand flétrissent leurs racines ;
Je ne dépeins pas mes lieux, je les vis au quotidien,
Avec leurs souffles d’air trouble et renfermé,
La pénombre de leurs tiroirs humides,
Le testament de mon père : « Si la vie avait disposé d’un mode d’emploi, je l’aurais retenu par coeur » ;
Le pétillement d’une citronnade sur des pierres de béton,
Les regards qui enveloppent les nouveaux mariés,
Les danses rapides dans les recoins sombres entre nos jambes,
Puisque j’ai, dans ces lieux, des places
À disposition,
Je les traite comme un être sûr de son autorité,
Sûr de son désir
D’être ;
J’oublie le cahier pour qu’elle le retrouve d’elle-même,
Je retiens, pour elle, des phrases françaises et arméniennes,
Pour elle, je sèmerai, dans mon œil, une rose
Qu’elle seule goûtera en me voyant,
Je feindrai d’ignorer sa présence sous le lit, lors d’une partie de cache-cache, et palperai son corps, je l’appellerai d’un autre nom pour reprendre le jeu du début, qu’elle se recache sous le lit,
Je possède une maison, ne l’habite pas, même si j’y reviens,
Je n’y pleure pas, même si j’ai pleuré,
Je ne m’y amuse pas, même si je me suis amusé,
Elle appartient à un autre
Je l’utilise et l’occupe pour un temps déterminé ;
Ma maison :
Si mon fantôme m’appelait, je répondrais,
S’il partageait mon lit, je m’assoupirais,
Si je m’amusais, il me dissimulerait mes dettes,
Si je pleurais, il pleurerait avec moi ;
Ma maison est mon corps,
Mon corps est ma maison :
Nous cohabitons contraints et forcés,
Est-ce lui ou son double ?
Chacun observe son vis-à-vis avec des yeux familiers, étrangers,
Et s’acquitte pour lui du montant du loyer ;
J’habite mes pas, pas chez lui,
J’habite un recoin isolé qui s’accroche à mes cheveux,
Une cavité reliée à un passage souterrain où j’épelle les traces des absents,
Un escalier sombre qui donne sur le balcon de sa poitrine,
Les expériences de mes doigts, le rythme de mes pas, le flux de ma langue,
J’y vis, et une maxime barre mon front :
Repens-toi des péchés commis
Jamais des actes irréalisés.
Des pantalons, des jupes, un fer à repasser bien régulier
Des pointures cherchent la forme qui leur sied,
Sous les sifflets des regards, dans les miroirs des revues,
Et courent après des tailles de lumière ;
Des tabliers pour la blanchisseuse dans sa cuisine, le mécanicien dans son garage, le facteur à la poste, l’agent à la compagnie d’électricité, le gendarme, le boulanger, le cordonnier derrière son enclume,
Et pour ces mots qui serviront d’autres mots
Avant la fin du spectacle ;
Leur prononciation diffère,
Ils trébuchent dans leurs talons hauts
Mais se rejoignent dans leur coquetterie ;
J’ai quitté mon « short » pour entrer, seul, au cinéma « Lux »,
J’ai porté attention à mes dents avant le premier baiser,
Ai passé du temps au hammam pour meubler mon havre intime,
Ma classe à ciel ouvert se transporte
Là où me vient l’envie de suivre les cours de l’air,
Assis sur mes strapontins, des marches, un trottoir, une voie ferrée,
J’autorise les passants à se faufiler par le trou d’un conte,
« L’automotrice de l’orient» à siffler le samedi,
Les personnes âgées, lentes à se déplacer, à regagner leur domicile, leur fauteuil à bascule
Une fois que je l’aurais quitté,
Ma classe à ciel ouvert se tient là où me portent mes sandales,
Vers les feuillets des appartements, les exercices dans les escaliers, la géographie des balcons, en un clin d’œil je trempe ma plume et m’abandonne à la dictée obligatoire ;
Ma sandale est pourvue en carburant, dotée de freins
Et d’archives de poussière,
Elle s’infiltre sans passeport
A travers les frontières d’une Kurde qui retrousse ses jupes avec des couleurs « Eastman color ».
Ma main dispose d’une main supplémentaire,
Je la plante sous la ceinture comme la hache de guerre,
Ou la cache dans ma poche comme les djinns qu’on ne remarque qu’à leurs actes,
Ma main dispose d’eau vive, qui se dérobe aux regards,
D’instituteurs secrets, retranchés, sérieux, derrière des écrans de fumée,
D’outils habiles à raser la barbe de la bêtise
Et exfolier la peau du jour,
Ma main a ses expositions, ses jongleurs subtils, son public aérien :
Ses serpents qui jaillissent du chapeau de la surprise,
Un rossignol en bois,
Des globes dans la ronde des galaxies,
Et du fil pour serrer le noeud coulant du pari.
Ma main a ses tours de main et ses secrets,
Son argent liquide qui circule
Sans aucun décompte,
Et se multiplie sitôt dépensé.
La mer suit une direction que je ne prends pas,
Elle a ses habitudes, ses convenances, ses obligations
Auxquelles je prête attention dans mon cahier de vacances,
Puis je la désigne de ma main,
Éloignée de mes frontières,
Dans l’obscurité du néant ;
La mer dispose d’une couleur pour une plume brisée,
D’une carte postale tournée et retournée dans le kiosque des passions,
De bateaux qui ne prennent le large que de nuit,
Et de pêcheurs apathiques sur le bord du regard ;
La mer avoisine nos murailles,
Pas leurs oreillers, ni leurs poignets,
Lavabo au savon bleu,
Balcon de notre maison tournée vers la montagne,
Vers Sannine (11 ), pas vers Ararat (12),
Vers des villages que nous escaladons d’un pas léger
Sans prendre le bus de Tannourine (13)
La mer est figure de style
Que la description n’aborde pas
Elle est rythme pesant,
Si elle n’atteint la prose,
Entre nous et la mer, l’air
Invitation à la danse, partenaire ambigu
Il nous rattrape
A notre insu,
Dans le demi-jour aguichant entre ma main éveillée et ses mamelons en clameurs :
L’air nous appartient
A moi, à elle,
Au désir rauque,
Tendu entre deux cordes.
Arc-en-ciel qu’empruntent Arméniens, Kurdes et «enfants arabes», (14)
Des ballots gonflés de passions et de destinées
S’élèvent et avoisinent des avions de papier au bout d’une corde ;
Mon avion ma métaphore,
Porte céleste pour une invasion terrestre,
Dais brodé pour des voix éteintes :
Point pour mon fil qui s’allonge,
Point pour mon fil qui voltige,
Loin de moi,
Près de moi,
Ma main le saisit
Lui, me lâche !
Je sui tombé sur Vartan (15) qui épiait deux jambes joyeuses,
J’imagine que Chouchou (16) a étiré ses moustaches, pour lui comme pour moi,
Et que nous frémissons de peur devant le sévère Eliot Ness (17) :
Lui, c’est moi ; moi, c’est lui : il reste près de moi,
Un autre est moi, je est un autre : il reste près de moi,
Moi sans lui, lui sans moi : il reste près de moi,
Moi sans la poésie, lui sans la poésie : il reste près de moi,
Elle : lui et moi,
Lui : elle et moi,
Moi : lui et elle : il reste près de moi,
Pourquoi mon voisin reste-t-il dans mon voisinage ?
Je l’envie : il reste près de moi,
Je ne le supporte pas : il reste près de moi,
Je partage table et espace avec lui : il reste près de moi,
Je l’écris, il m’écrit, nous l’écrivons : la poésie reste notre maison qui foisonne de dialogues.
Je ne l’aligne pas telles les pierres de béton d’un mausolée,
Je ne sélectionne pas de billes pour en faire les perles du poème,
Ce qui surnage ne s’est pas échappé de lui-même,
Et son testament ne m’arrive pas de la main à la main
Dès lors que Charbel Dagher est un notaire
Signant un contrat dont les clauses le dépassent ;
J’écris pour refermer le registre de condoléances,
Et combler d’une pierre une brèche dans le sommeil
J’écris pour m’étendre sur une page blanche,
Avec une balle à blanc,
En hôte,
En assassin,
Dans la nostalgie du lieu ;
Ainsi va la rue : nous entamons ce que nous n’y achevons
Contrairement au poète qui rime,
Le souffle d’air coule
Comme l’eau du fleuve
Coule dans son lit, sort de son lit,
Comme l’eau de la mer flue et reflue,
Il s’aligne sur mon pas
Et m’éloigne de mon écran pour que je voie,
Il marche en ma compagnie, en privé, en public,
Il ne tient pas en place quand je prends place,
Il ne tombe pas dans mon désespoir,
Il ne me précède pas dans ma course.
La vie, ici et maintenant,
A son plaisir insolent, sa mélodie légère,
Le poème fait sa vie
Sur le bout de ma langue
Que je tire,
Fi à la cinquantaine.
Notes ------------------------------------------------------------------------------------------------
(1) Saint-Pierre chez les Arméniens
(2) Les Arméniens sont, selon leur croyance, les premiers christianisés. (3) Abd al-Halîm Hafez est un chanteur égyptien mort en 1977. Romantique, il était assez célèbre dans le monde arabe.
(4) Programme radiophonique dominical diffusé par la Radio libanaise durant les années 60 du XX° siècle. Il proposait une promenade dans une ville ou un village libanais.
(5) Le fleuve de Beyrouth.
(6) Rue de Beyrouth, près du fleuve.
(7) Peintre français (1832-1883). Auteur du « Déjeuner sur l’herbe » (1862). Un des pères de l’impressionnisme et de l’art moderne.
(8) Stade de football de Beyrouth.
(9) Les moulins à vent désignent ici des jouets de bois et de papier qui tournent au vent.
(10) Jeu de cartes.
(11) Montagne au Liban.
(12) Montagne située en Turquie (Anatolie), à une trentaine de kilomètres au sud de l’Arménie où cette montagne a été choisie comme symbole national. Une ville et une province arménienne portent le nom d’Ararat.
(13) Village au nord du Liban.
(14) Expression dépréciative pour désigner les Arabes.
(15) Prénom d’un héros arménien.
(16) Comique libanais.
(17) Héros d’une série américaine. Il y traque la mafia d’Al-Capone.
Lecture
Deux seins
Début et fin d’un livre
Avec la foi du copiste à feuilleter, page à page.
La colonne du poème
Ce poème a une colonne (1)
Couchée dans une figure sculptée d’Henry Moore,
Elle ne l’érige en rien,
Ce poème a une langue, elle badine sur le sofa du spleen,
Il reste de marbre ;
Le poème m’attend,
Le lecteur attend le poème,
J’attends un éclat qui point ne ternit
Au bout de mes doigts ;
Vivrais-je pour écrire ?
Écrirais-je pour vivre ?
Une vie file quand un « v » s’anime derrière un « i ».
Note 1 : Avec le terme 3âmûd, le poète joue ici sur plusieurs niveaux de sens. 3âmûd signifie à la fois la colonne, le pilier, le mât, mais aussi, en poétique arabe classique, la structure du poème.
A regret
Quand la parole se fait rare
Elle s’affine,
Subtile :
Tu vois, sous plus d’un angle.
Ne cherche point de sens :
Peut-être te trouvera-t-il ;
Si le poème l’agrée,
Ce serait à regret.
Visages en alternance
Un visage
Talonne
Un visage
Décrypte
Un visage
Voilé
Un visage ; il n’a pas de miroir,
Ne s’ouvre sur nulle fenêtre,
Il a, pour lui, seule une couleur
Et une fraîcheur bruissante
Dans le secret des eaux ;
Ma main a un visage
Je le cache dans ma poche
Et l’approche en sous-main.
Froideur
La même froideur
Sur le même banc de bois,
Pour ma main,
Après sa main, à elle,
Elle, son autre main
Me retient
Dans un trésor ardent ;
Mes doigts appréhendent
Les surprises de ma nuit,
La froideur qui, l’installé-je sur mes genoux,
Se retient de parler
Et s’assoupit dans des lits pillés ;
Je caresse un duvet naissant dans le coussin de mon attente,
Serein tel le téméraire en son intimité,
Et j’entrelace des fils mystérieux,
Fibres de désirs éveillés.
Eau de parole
Ce ne sont là ni sons ni lettres
A craindre la froideur de la page
Dès que la bruine de nos rires
Se dissémine dans l’air
Et que dégoutte des phrases la plénitude des signes.
Palimpsestes
Cohue et vacarme sont les pores
Qui enserrent mon corps
Il se raidit
Pour épancher son eau
Dans son bassin.
Au prix de contention et d’insistance,
J’ai effacé,
Je t’ai imaginée papyrus pharaonique, et ce ne sont là palimpsestes.
Miettes
Une colonne de fourmis
Transporte
Ce parfum volatile
Et peine en route…
Moi, je reste à la césure d’une porte,
Partagé entre scènes d’adieux et de bienvenue
Dès lors que les miettes
- elles tombent fatalement de la table festive-
Ouvrent l’appétit des mots.
Regard chatoyant
Son azur, se penche-t-elle à sa fenêtre,
Est encrier pour qui saisit sa plume
Et lèche les formes occultées ;
La fine fleur du spectacle qui s’offre à lui,
Une préfiguration enfiévrée
D’un regard chatoyant.
Portrait d’un désir
La laisser à l’entrée sans donner suite, la pousser sur un chemin qui n’a pas cours, la conduire à dessein vers un lieu où l’on n’arrive jamais, la bombarder pour la forcer à boiter, exiger d’elle un service qu’elle ignore et qui fera d’elle une idiote quand elle le rendra, mais aussi, l’empêcher de prononcer ce qui lui vient à l’esprit,
L’inviter à un dîner sans dîner, à dépenser son argent sur un marché blanc, la forcer à côtoyer les ombres sur les murs, la contraindre à sautiller entre des coups de feu,
Afin qu’elle ne parvienne pas à joindre le moindre garage,
Qu’elle reste tendue, au grand air, sans promesse d’une issue différée, déconfite à chaque pâle lueur,
Qu’elle cherche et cherche encore,
Qu’elle chancelle sans avancer,
Qu’elle sème son trouble là où elle réclame ses fruits,
Qu’elle ait une fausse surprise à chaque arrêt devant son unique armoire,
Qu’au dernier jour, elle s’approche avec envie de deux pommes et d’une grappe de raisin dans « une nature morte »,
Q’elle sorte rompue et humiliée de l’épreuve qui vient de la frapper et qu’elle y revienne, le lendemain, comme dans un jardin enrubanné,
Qu’elle cerne de ses yeux et tire, de désir, la langue à la terre qui s’étend devant elle,
Qu’il lui suffise d’ouvrir ses mains pour vieillir en leur creux, qu’elle se taise dès que tu lui demandes de chanter,
Qu’elle convienne de tout ce qu’il ne lui adviendra pas et qu’il lui arrive tout ce qu’elle n’attend ni ne connaît,
Qu’elle mobilise ses sens comme chiens hurlent de faim, qu’elle vérifie si des faits survenus sous ses yeux figurent dans son dictionnaire,
Qu’elle se plonge dans l’apparence d’un lecteur guettant la surprise ou les bulles de cet air qui la suit de ses yeux de braise,
Qu’elle ne se réveille pas s’il repose sur son oreiller et qu’elle le chasse s’il devait l’atteindre de sa poire molle,
Qu’il se plaigne d’une poussière perdue sur son tapis de prière déposé au seuil de chez elle et qu’il quitte précipitamment le café si elle le rejoint à l’heure dite,
Qu’il l’embobine, qu’il ne la ménage pas,
Qu’il lui tourne autour, elle est à sa disposition,
Qu’il disparaisse pour l’unique motif d’être habitué aux ronflements sur son oreiller,
Qu’elle se trouve un endroit à elle, sans briser les branches qui poussent sur ses phrases,
Qu’elle vive s’il vit, qu’il vive si elle vit,
Qu’il l’oublie pour qu’elle le retrouve, qu’il la retrouve pour qu’elle l’oublie.
Des femmes et de la langue
Une lettre « e » pour marquer le féminin des nouveaux venus,
Cette lettre suffit pour faire d’un président une présidente, d’un ministre une ministre, d’un amant une amante, d’un courtier une courtière,
Elle ne suffit pas à celle qui reste dans sa cuisine à elle, mais dans sa voiture à lui, son lit à lui, sur son passeport à lui, dans son ombre à lui :
Une lettre « e » pour les besoins des soumises, des consentantes et du livre scolaire,
Une lettre « e », c’est insuffisant dès qu’elle descend dans la rue,
Dès qu’elle cohabite avec quelqu’un,
La lettre « f » des femmes ne conduit pas la voiture de celle installée sur la banquette arrière,
Elle sera conduite là où il la conduira, elle suivra ses pas, et tirera derrière elle les enfants dans une poussette.
Un « f » pour des femmes qui disposent librement de leur corps :
Le « f » des bracelets qui flottent et frémissent à leur cheville gauche,
Le « f » de leurs yeux facétieux quand elles chantent ce qui met leurs pommettes en émoi,
Un « f » pour Fatima si elle ne s’interdit pas de croiser les yeux d’Omar,
Un « f » pour des femmes pensives dans la blancheur de la nature.
Note ; En arabe, il suffit de mettre un T (tâ’ marbûta) pour former un féminin. Le poème a été adapté aux nécessités de la langue française pour les besoins de la traduction.
Caractères
* Ô philosophe, que fais-tu si tu te perds en chemin ?
- Je reviens sur mes pas.
* Ô banquier, que fais-tu s’ils dévalisent le coffre-fort ?
- LE coffre ? De quel coffre, en particulier, parles-tu ?
* Ô poète, que fais-tu si tu ne trouves pas le poème ?
- Peu m’importe ! L’aveugle me conduira chez moi !
Que la traduction soit !
La langue du dâd (1), je la connais,
J’en dispose librement,
Au point de la détourner de son ouvrage :
J’écris
A rendre la traduction inopérante.
Note (1) : La langue du dâd est la langue arabe. Le dâd est une de ses consonnes. Il s’agit d’un D emphatisé.
Elle, sous son meilleur jour
Pour abolir toute attente,
Rendre tout rendez-vous superflu,
Pour séparer la fleur de sa branche au simple plaisir de la regarder,
J’écris,
Pour n’accorder aucun crédit,
Ne trouver personne à m’attendre une lettre cachetée à la main ;
J’écris ; point ne me rédige
L’homme réjoui dans la quiétude de sa séance studieuse :
Droit devant moi,
Je m’avance vers elle ; mais elle arrive avant moi,
A la maison en construction,
Le pas se pose-t-il sur le chemin, sur le pied ?
Le pas se pose-t-il sur l’air, sur le cheminement ?
Vais-je aboutir ou me reposer ?
Calligraphe mesuré
Une colombe vole
Une colombe se pose
En une seule et même assonance,
Nuées de lignes pour ciel ordonné,
Tableau mémorisé dans la main,
Préservé dans le mystère (1) de l’œil,
A la pointe du roseau
Qui se prolonge, à peine a-t-il tracé,
Relie l’écrit et l’invisible :
Écrit-il, voit-il ?
Observe-t-il, se souvient-il ?
Note (1) : mystère doit être entendu ici non pas comme secret sirr, mais comme l’on dit mystère divin, c’est-à-dire chose inaccessible et invisible à la compréhension et à la sensibilité.
Vénérable chasseur
Le veilleur, le solitaire, ne complote contre personne,
Il ne s’incruste pas sur son sofa,
Il épie derrière un trou immobile
Des passants qui ne ralentissent pas leur allure,
Il prend au dépourvu, cueille à la sauvette
Les fleurs de la surprise,
L’éclat des pas ;
Vénérable chasseur,
Son repas est banquet pour autre que lui.
Froissement de mots
Les ailes frémissantes des signifiances, leurs mots s’échappent-ils,
Incitent l’œil à regarder non pas à faire :
Jamais tu ne reviendras comme tu t’es envolé,
Jamais tu ne voleras comme tu t’es posé,
A la différence des froissements au-dessus de sa terrasse
La colombe reviendra à sa plage d’envol
Semblable à une rime.
Cohabitation
Les signes que voici ont leurs ombres sur les murs de ma maison :
Je marche sur leurs traces,
Elles s’enfoncent dans ma pénombre
Dès que je verrouille ma porte.
Parler ne rapporte rien, la parole insinue
Je suis allé au-devant d’une voie
Devenue mienne,
Dès que mes doigts se sont allongés
Et que j’ai rangé les feuilles des arbres,
Cahier pour mes habitudes étranges.
Mes signifiances se tapissent entre mes pas
Point sous une pierre d’adieu,
Livrées à elles-mêmes ;
La parole n’aboutit pas, elle court,
Et ma ligne ne se tient toute droite
Que si mes sens s’exercent.
Pourquoi grelotte-t-elle la nuit ?
Pourquoi grelotte-t-elle la nuit
Quand le chapelet égrène les doigts et la lune repose sur la vitre ?
Quand les anges ronflent et les diables fuient les cierges de cire
d’abeille ?
Pourquoi la maison oublie-t-elle le jardin et le jardin oublie-t-il les épouvantails de la nuit ?
Pourquoi la maison frissonne-t-elle, tressaille-t-elle, se referme-t-elle ?
Faculté d’adaptation
Je gravissais un escalier dont les marches se déroulaient à mes pieds toutes les fois que je foulais l’air.
Il fut un temps…
Il fut un temps où nous possédions une terre,
Nous effleurions ses confins
Que déjà elle brillait,
Il fut un temps où nous possédions un drapeau,
Ses couleurs n’avaient rien à envier aux autres,
Et nous étions, en ce temps-là, imbéciles heureux,
En voie d’oublier la couleur de notre maison.