Transit (extraits)
Traduit par : Naoum Abi Rached
"Programme des vols :
En provenance : des couloirs de l’ultime aveu. Heure d’arrivée : au moment de l’atténuation des mouvements. Porte : celle qui mène à la délivrance.
En provenance : du pinacle des doutes. Heure d’arrivée : vous la saurez à l’arrivée – s’il arrive. Porte : de ceux qui arrivent sans visa.
En provenance : du poème mu par deux réacteurs à métaphores. Heure d’arrivée : à l’arrivée du lecteur. Porte : d’où ils sortent ensemble.
En provenance : de l’opacité des lèvres pincées. Heure d’arrivée : retardée. Porte : fermée.
En provenance : de l’orchestre de la nuit. Heure d’arrivée : lorsque la concupiscence se met sur son séant. Porte : sitôt quittée, elle l’accueille déjà. » p.20-21
« (“Le tableau d’affichage” apparaît sur un écran géant d’ordinateur, le programme s’y inscrit par lettres successives et lorsque le “tableau” achève de se remplir, il reste inchangé jusqu’à ce qu’un événement nouveau se produise – s’il vient à se produire.)
…
L’homme aux roses : (seul, debout, les mains appuyées sur une balustrade imaginaire pour voir au loin) : je suis venu sans roses, je les ai mises dans l’eau de la surprise pour qu’elles ne se fanent jamais.
Pour elle, mon arrivée, quel que soit mon retard, lui sera une surprise qui aura l’effet du tonnerre et de l’éclair réunis.
Un locuteur (entrant) : donc, vous ne la connaissez pas ?
L’homme aux roses : si, j’ai appris qu’elle travaillait dans un magasin de vêtements.
Un locuteur : connaissez-vous son nom ?
L’homme aux roses : non.
Un locuteur : l’adresse de son domicile ?
L’homme aux roses : non.
Un locuteur : est-elle mariée ou pas ?
L’homme aux roses : c’est sans importance. Je connais l’essentiel : son sourire promet plus d’un domicile [1].
Un locuteur : à quel endroit lui ferez-vous parvenir les roses ?
L’homme aux roses : à son domicile.
Un locuteur : comment avez-vous obtenu l’adresse ?
Ou bien irez-vous au magasin de vêtements ?
L’homme aux roses : je n’en connais pas l’adresse, mais j’ai celle de son domicile.
Un locuteur : comment l’avez-vous obtenue ? S’il vous plaît, racontez-moi l’histoire en commençant par le début, ou par la fin, mais racontez-la-moi en entier, car j’ai peine à vous suivre.
L’homme aux roses : j’ai effectivement eu beaucoup de peine à avoir l’adresse de son domicile. Je connaissais seulement l’adresse du magasin agréé par une grande marque de vêtements. J’ai donc contacté un de ses représentants dans la ville où elle habite…
Un locuteur (l’interrompant) : savez-vous que vous êtes le premier à parler de ville ?
L’homme aux roses : …
Un locuteur : la ville n’a inspiré de métaphore à personne…
(il remarque que l’homme aux roses est absolument immobile) qu’avez-vous ?
Etes-vous frappé d’immobilité aussi ?
(Se reprenant et s’excusant) Pardon. Pardon.
L’homme aux roses (reprenant depuis le début) : j’ai effectivement eu beaucoup de peine à avoir l’adresse de son domicile.
Je connaissais seulement l’adresse du magasin agréé par une grande marque de vêtements. J’ai contacté l’un de ses représentants installé dans la ville où elle habite et, sitôt mentionné son sourire, on me donna le numéro de téléphone du magasin où elle travaille. Lorsque j’ai téléphoné au magasin en question, je n’ai pas reconnu sa voix, ni elle la mienne, mais elle m’a reconnu quand j’ai prononcé la phrase : « le désir possède un avion et la nostalgie une rose flétrie. »
(Après un moment d’hésitation) sous prétexte que j’allais lui envoyer une carte postale, j’ai demandé son adresse personnelle.
Un locuteur : mais, l’avez-vous vraiment rencontrée ?
L’homme aux roses : évidemment.
Un locuteur : comment ?
L’homme aux roses : ce fut dans le hall de la gare ferroviaire : tous les dimanches, après-midi, il me plaisait d’aller à ce hall qui grouille de voyageurs arrivant et partant, juste avant qu’ils ne se dispersent ou ne s’éparpillent.
Je me mettais toujours à l’endroit appelé « point rencontre ». Je n’attendais personne et je ne faisais mes adieux à personne. Je faisais cela depuis que la plupart de mes connaissances avaient cessé de prendre les trains.
Je me tenais droit comme le poteau contre lequel je m’appuyais. Je me tenais debout, ne manquant pas de courir ou d’accompagner celui-ci ou celle-là, au gré des occasions qui s’offraient à moi.
Un locuteur : de quelles occasions parlez-vous ?
L’homme aux roses : des occasions de porter la valise en cuir à la place de l’agent de service de la gare, et de la pousser devant son propriétaire…
Un locuteur : la portiez-vous à sa place ?
L’homme aux roses : évidemment, mais sans quitter mon poteau.
Un locuteur : que demandiez-vous à la valise ?
L’homme aux roses : plus qu’elle n’en contenait.
Son aspect m’attirait, elle qui est variée, colorée, multiforme et de différentes dimensions…
Ne vous est-il jamais arrivé, rentrant chez vous de voyage, de constater que vous aviez pris par erreur une autre valise que la vôtre ?
Un locuteur : mais la valise c’est bien moins qu’une maison.
L’homme aux roses : ce n’est pas certain, si vous prenez la valise et que vous l’emportez, vous voyagerez avec elle, bien plus loin.
Un locuteur : votre amie avait-elle une valise ?
L’homme aux roses : elle avait une jupe.
Je l’ai aperçue de loin sans savoir si elle arrivait, si elle partait ou si elle cherchait quelqu’un. Sa jupe bariolée était en forme de cloche ; étroite et resserrée à la taille, large et arrondie aux genoux. À chaque pas, la jupe virevoltait, et moi, j’accompagnais le mouvement si bien que j’ai été emporté dans son tourbillon.
Je me suis avancé vers elle sans hésitation et, sitôt arrivé, je l’ai prise par l’épaule et l’ai retournée vers moi : « ne serais-je pas celui que vous cherchez ? » elle a ri en me dévisageant : « c’est peut-être vous ? » elle a continué à me dévisager comme si elle attendait quelque chose de moi, puis elle a dit : « je cherche mon train qui va à la ville située au-delà du lac. » Je lui ai répondu avec l’assurance d’un familier des lieux : « il part dans six minutes du quai numéro 9 ».
Je lui ai pris la main ; elle ne la retira pas comme l’auraient fait deux vieux amis. « Connaissez-vous les horaires des trains par cœur ? » me demanda-t-elle. Je lui ai répondu : « je connais seulement l’horaire du vôtre. » Elle m’arrêta, me dévisagea de nouveau si bien que sa langue sortie faillit frôler mon visage : « cherchez-vous à vous débarrasser de moi ? » À ce moment, j’ai analysé son sourire et je lui ai dit : « pourquoi ne restez-vous pas ? » Elle répondit : « ce soir, je dois convoyer la marchandise du magasin transportée sur ce train. »
Un locuteur : vous vous promeniez vraiment dans les halls des gares, parmi le vacarme et les valises ?
L’homme aux roses : je ne le remarquais pas, ni elle non plus sans doute. Nous étions dans un couloir qui nous était réservé. Il déployait devant nos pas des espaces juste suffisants pour nous dans l’atmosphère ardente qui nous enveloppait et nous protégeait.
Devant la locomotive, je lui ai pris les mains et j’ai constaté qu’elle me quittait… pour l’éternité. Je lui ai dit : « vais-je vous rencontrer de nouveau ? », « si vous voulez » répondit-elle en riant. « Quand cela ? » lui ai-je demandé ? Elle répondit avec le naturel que je lui connais désormais : « quand vous voulez », j’ai failli l’attirer contre moi ou la porter alors qu’elle se trouvait sur les quelques marches, mais elle s’arrêta et dit d’un ton pour la première fois ombrageux : « qu’avez-vous ? Éprouvez-vous du désir ou de la nostalgie, en ce moment ?! » je lui ai souri et lui ai répondu : « le désir possède un avion et la nostalgie une rose flétrie. »
(Il met les mains sur son visage et pleure en silence).
Un locuteur : c’est arrivé quand ?
L’homme aux roses : (le pousse, il s’en va).
Un locuteur : comment ça ?
L’homme aux roses : je suis toujours dans le même couloir… le couloir qui mène à elle.
Un locuteur : et pourquoi les roses ?
L’homme aux roses : pour qu’elles annoncent mon arrivée, avant mon arrivée.
(Obscurité)
(traduits pour une étude consacrée aux espaces d’attente dans ce poéme de Charbel Dagher, pour une Journée d’études 9 et 10 juin 2011, à l’université de Strasbourg).
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[1] Le mot arabe est bayt qui signifie aussi vers de poésie.