L'art au Bahrein : Du miroir et de la fenêtre
Quand je parle ici de Bahrein, je me pose cette question : quel peut bien être le lien entre la terre ferme et la mer, le rivage et l’horizon ; comment se fait-il que l’île soit, tout à la fois, lieu d’enracinement et d’ouverture ?
De fait, quand nul regard ne la vise directement, l’île se dérobe aux regards, telle une perle des profondeurs. On peut se contenter de ce qui a pu se dire et se dit encore sur les perles de Bahrein, sur ce pays appelé la perle du Golfe dans nombre d’écrits occidentaux et arabes. On peut s’attarder sur l’antique civilisation de Dilmoun, sur les vestiges islamiques. On peut se rendre sur l’île, visiter le musée national, les salles d’exposition, les demeures des raffinées. On peut s’intéresser aux œuvres produites par les artistes des courants successifs, des courants anciens aux courants récents, puis aborder ces œuvres sous l’angle de la proximité et de l’éloignement.
La proximité concerne la maîtrise qu'ont ces artistes de styles connus d’expression plastique ; l’éloignement concerne ce que ces œuvres peuvent comporter de traits distinctifs, de spécificité, de particularité de points de vue et de traitement.
La proximité et l’éloignement constituent ainsi deux autres variantes pour signifier l’enracinement et l’ouverture.
Depuis des siècles et des siècles, sa position géographique a fait de Bahreïn un point de confluences, sans même évoquer l’enracinement dans le patrimoine islamique ancien. Ces confluences lui ont permis de s’imprégner de diverses influences venues d’Occident ou d’Orient. Et débarquèrent à Bahrein équipages, commerçants, diplomates et bien d’autres encore.
Ainsi par sa position géographique, Bahreïn a-t-il pu s’ouvrir à un enseignement moderne bien avant ses voisins, a-t-il pu introduire les techniques du dessin et de la peinture dans ses écoles dès le début du vingtième siècle, a-t-il ouvert, bien avant les autres, la première université dans le Golfe.
Evoquer l’émergence de l’art moderne à Bahrein, au début des années 1940, ne suffit cependant pas à raconter l’histoire de l’art sur l’île. Avant cette date, d’autres pratiques artistiques avaient cours, utilisées dans la calligraphie, les arabesques et d’autres domaines encore. Ces pratiques ont dominé les travaux des artistes bahreïnis : les coques des navires n’étaient-elles pas décorées d’étonnantes compositions picturales qui « précédaient » les Bahreinis dans leurs périples, quand ils affrontaient la mer houleuse ? De même l’adoption du pinceau par de nombreux artistes ne peut-elle résumer à elle seule l’ampleur des expériences menées. L’artiste dispose en effet d’une mémoire riche de quintessences culturelles et artistiques anciennes, profondément enracinées.
C’est leur ouverture sur toutes formes d’expérimentations et d'écoles artistiques, à travers le monde, qui doit être retenu du parcours de nombre d’artistes : ainsi des liens ont-ils été noués avec Londres (Rached Al Khalifa), les Etats-Unis (Balqis Fakhro), Paris (Abd al-Rahman Charîf). L’on peut ajouter à cette liste : Bagdad, Le Caire, et d’autres villes encore.
Voilà ce qui ressort de la production multiforme et novatrice de ces artistes, dont les styles entrelacent des expressions artistiques de divers registres, des expressions artistiques que fusionne et combine cet empressement, plein de vie, à produire de l’image, une image qui relève du miroir et de la fenêtre.
L’image est miroir de soi, qu’elle soit réaliste ou fruit de l’imagination, qu’elle soit vécue ou désirée; l’image est aussi fenêtre ouverte sur l’extérieur, le monde, l’autre.
L’image est expérience artistique, née de cohabitations et de repérages, en tant qu’elle met en concurrence la puissance créatrice et la production, la puissance créatrice et l’interaction, la puissance créatrice et la scène renouvelée de l’affectivité.
L’image est expérience artistique née du désir d’image, et de forme, en tant qu’elle stimule le plaisir de l’œil (l’œil de l’artiste avant l’œil du spectateur), un plaisir quasi intime, introverti, même s’il est aussi communicatif, exposant à autrui ce qui le réjouit.
L’image est expérience artistique, née de la manière dont les artistes ont parlé de la proximité de l’océan, d’un point de vue spatial, architectural, humain et écologique. L’image, enfin, en tant qu’elle est pur langage plastique, bien loin du référent lui-même, est expérience artistique née de l’abstraction faite des marques du réel et de la nature.
Miroir et fenêtre, donc. L’image fait du travail artistique un témoignage, un message, situé bien loin de qui le rédige, bien loin de qui le reçoit. Elle est ce désir par-delà le rivage. Il est clair qu’il voit, ce désir-là, qu’il contemple, voyage, sans bouger de sa place. Il est clair qu’il plonge, s’enfonce, à la recherche d’un secret enfoui, d’un message ancien, il plonge au tréfonds du soi, bien avant de plonger dans la mer.
(catalogue d'une exposition de 7 peintres Bahreinis au mois de mai 2007 à l'UNESCO, à Paris).