Traduire en écrivant…
Je me pose souvent la question, et secrètement: qui traduit qui en moi? Question que je n'ai cessé de poser: qui a traduit? qui a écrit? Qu'est-ce écrire et traduire dans leurs relations secrètes?
Goodman dit: "le traducteur d'un poème doit habituellement décider s'il est plus important de préserver la dénotation (ce que dit le poème), l'exemplification (les propriétés rythmiques, mélodiques et d'autres propriétés formelles qu'il présente) ou l'expression (les sentiments et d'autres propriétés métaphoriques qu'il véhicule)" (1). Je ne partage pas totalement son avis, car le traducteur assume à la fois, en même temps, ces charges avec des réussites inégales. Cependant le traducteur ne réussit pas totalement à répondre aux besoins affichés et non affichés de son cahier de charges: le sens glisse, ici et là, lui même et différent, fidèle parfois mais rarement semblable. Le traducteur échoue souvent mais excelle d'autres fois, voire donne une proposition textuelle implicitement nouvelle.
Moi-même, j'ai dü constater cela dans la traduction comme expérience de transmission qui n'est autre qu'une expérience de l'écriture. J'ai eu à le vérifier en traduisant Rimbaud, Rilke, Césaire et autres, là où le champ polysémique d'un terme brille dans des directions multiples. C'est déroutant et stimulant, difficile et vivifiant à la fois. Aussi, ai-je avoué dans l'introduction d'un de mes livres: "je traduis ce que j'ai envie de posséder, de m'approprier".
La traduction nous enseigne qu'on peut écrire la même chose, ou celle qui lui est la plus proche d'elle, mais différemment, autrement, tout en restant fidèle. Ce qu'on appelle "texte" n'est autre, en effet, qu'un "abouti textuel". Certains linguistes parlent, dans un autre contexte, de la version "optimale" d'un texte, quant à moi je vois la traduction dans une perspective qui remet en question, aussi bien le texte traduit que le texte "original". Car, si le texte traduit est un abouti, métissé nécessairement, le texte "original" n'est, dans sa constitution, qu'une série de structurations textuelles, éliminées, transformées, améliorées et retenues en dernière instance. Le traducteur éprouve, mais autrement, ce que l'écrivain, lui aussi, éprouve; et produit, autant que lui, un texte.
Ainsi la traduction est conjuguée, dans tous ses modes, selon les dérivés du verbe "éprouver", dont je retiens les significations suivantes: mettre à l'épreuve; vérifier et connaitre par une expérience personnelle; soumettre à la tentation; éprouver un désir; épreuve comme résultat d'un essai dans la typographie et d'autres activités visuelles...
De même, la traduction dévoile l'illusion de conformité entre deux textes, entre un texte donné et un autre à venir, car je ne produis, surtout, en traduisant la poésie, qu'un texte différent, tout en étant fidèle. En traduisant, nous ne faisons que produire un texte dans une autre langue, en partant d'un abouti textuel.
Déjà Marina Tzvetaieva écrivait à Rilke en 1926: "pas de langue-mère. Ecrire des poèmes, ceci veut dire qu'on l'écrit après une chose". Pour son dessein, la poétesse russe utilise le mot allemand (nachdicten), qui désigne le fait de suivre les pas d'un poète avant que l'herbe ne se referme sur son chemin. Et il me plait, dans le même cadre, de rappeler les sources - oh combien riches - de "tarjama" en arabe: traduire d'une langue à une autre, et parler d'un autre que soi, parler de soi..., au point que "tarjamat" désigne le "récit" de quelqu'un.
La traduction n'est autre qu'une pratique raisonnée dans les meilleures études. Elle n'a, cependant, pas reçu ses titres de noblesse parmi d'autres pratiques signifiantes, productrices de texte. Elle n'est qu'un parent pauvre, un spectre suspecté, releguée toujours dans une position d'attente, devant des policiers de frontière qui inspectent ses "papiers".
Or, la traduction mérite d'être admise dans les études qui ont le texte - tout texte - pour objet. Il s'agit ainsi d'étudier cette situation (partir du texte de départ, texte-source, comme référence, aboutir au texte traduit, texe-cible) productrice de texte, de sens, dans une perspective "générative". car traduire n'est pas réécrire un texte, même si on le réécrit nécessairemet. C'est ainsi que je justifie l'existence de plusieurs traductions d'un même texte, avec une, plus réussie, plus belle, qu'une autre. Aussi, le traducteur-poète ne serait, en traduisant, qu'un poète-traducteur.
Kundera confère à ses romans, traduits en français, la mëme valeur d'authenticité qu'à ses oeuvres rédigéés en tchèque. Plus: Mishima préférait certaines de ses oeuvres en anglais plutôt qu'en japonais, sans que celles-ci soient sa traduction.
Il faudra poser, avec, le statut linguistique de la traduction, et sa position occultée et marginalisée parmi les pratiques productrices de texte. En effet, le texte traduit n'est jamais traité, ou considéré comme un texte à part entière, il n'est que le signe de la présence de l'autre, de l'original. Quant à son existence textuelle, elle se résume effectivement par sa compatibilité avec le texte premier auquel il a à se conformer. Pourtant le texte traduit existe par lui-même, et se conforme aussi aux lois de l'écriture dans sa langue d'accueil. J'insiste, donc, à réfléchir sur le statut particulier et conforme du texte traduit: où peut-on le placer dans une typologie de textes? Comment le définir en tant que version d'un autre texte, et en tant que texte qui se tient par lui-même?
Des questions qui touchent, donc, à la traduction comme pratique raisonnée, et comme présence textuelle qui produit la langue dans ce qu'elle a de régulier et unique. Traduction qui facilite la communication, mais qui ne reproduit pas, ni l'écriture, ni la langue.
Le traducteur de poésie est obligatoirement traïtre. Il reprend le texte en le rendant, dans son ensemble ou dans ses parties, moins ou plus égal à ce qu'il était, moins ou plus "poétique". Le traducteur, serait-il un passeur, clandestin parfois? Et qu'en est-il de la partage qu'il se propose?
Parler de partage est aussi, pour moi, parler de frontière, de point-limite qu'on pourrait atteindre mais qu'on ne devrait ni traverser, ni tansgresser. "Partage" est un mot-tiroirs, mot contradictoire et multiple, porteur d'affrontements et de participations. "Partage" peut être un carrefour, une rencontre, mais non un alignement. Des mots, des lieux, des actes qui, tout à la fois, nous incitent à nous disputer des parts de nous-mêmes, et nous désignent comme partenaires. Les frontières séparent, mais c'est là où on se touche.
Cette participation-dispute, je la vis dans mon corps, dans mes écrits, dans mes refléxions et à plus d'un niveau; elle me renvoie sans cesse à une certaine unité, à une unité factice, à une pluralité fluctuante. Cet état de fait m'installe dans des situations, dans des états, qui me définissent et me dépassent à la fois, qui me propulsent en me retenant et qui m'unissent en me déployant.
Partager donc, pour ne rien éviter, pour ne pas s'éviter.
Traduction et poésie, miroir et fenêtre.
(Université Marc BLOCH, Strasbourg, 2004)
1 : N. Goodman, avec C. Z. Elgin : "Reconceptions en philosophie" (traduit), Paris, P. U. F., 1994, p. 57.