Christine ZIMMER : Cet obscur objet de la poésie
Charbel Dagher écrit de la poésie au Liban. Un recueil bilingue vient de paraître en France. Visite.
« Il est parti sans parler/ Sans laisser de testament/ Il s'est asséché sur la pierre/ Après avoir pleuré à des funérailles/ Où il fut mort, linceul et cortège ».
Faire surgir vers libres et poèmes en prose pour s'accrocher au réel, parfois abrupt comme un sentier de roches sur une crête, tel semble être le pari de l'auteur libanais Charbel Dagher dont une sélection de textes, traduits par le Strasbourgeois Naoum Abi-Rached, vient de paraître sous le titre « Obscurités aux aguets ».
Il y est beaucoup question d'absence, de liens tissés à distance, de dialogues à sens unique, sortes de bouées de sauvetage lancées par-delà contraintes, entraves et empêchements. Garder le contact avec l'Autre, peut-être rêvé, peut-être jamais là, peut-être soi-même, fouiller le sol du passé, voir ce qu'il en reste, dire malgré les cimetières, malgré les disparitions encaissées, les séparations devinées. Y croire encore et encore, décréter l'échec des mots pour, dans le même souffle, annoncer leur renaissance.
« Je recherche et le fuyant et l'éblouissant, tel un instant d'éternité (...)», confie Dagher pour lequel l'écriture est exercice physique, psychique, jeu, incertaine échappée vers l'à-venir, empressement, arrangement avec le désir, découverte de soi, étonnement. «La poésie n'atteint pas, ne vise pas, elle circule ».
La colère est verte, comme l'une ou l'autre taille féminine. Vert est le raisin croqué avant maturité, douce acidité. Des motifs de Rimbaud rattrapent des réminiscences rilkéennes. Des regards en cascade et des femmes évanescentes semblent chercher une parenté chez le surréaliste égyptien Georges Henein (1914 -1973). Une série intitulée Pierres de vie pourrait tisser une passerelle vers Yves Bonnefoy qui, un jour, scruta ces surfaces âpres ou lisses, porteuses d'inscriptions bon gré, mal gré.
S'infiltrer dans le réel, s'y sentir à l'étroit, le donner à voir comme on ne s'y attendait pas, chercher l'humain dans l'inanimé, le minéral, le végétal, le banal. Comment ce monde résonne-t-il ? Comment est-il perçu par le lecteur par-delà des langues non partagées ? « Parfois la transcription est directe. Mais entre rythmique, lexique, images, codage des images..., le traducteur doit trouver son chemin», explique en substance Naoum Abi-Rached, maître de conférences à l'institut de traducteurs et d'interprètes (ITIRI) de l'université Marc Bloch. Patiente mise en voix, à l'ombre d'un poème.
Une journée d'études « Lire et dire la poésie arabe contemporaine », avec la participation de Charbel Dagher, sera organisée mercredi 4 mai à partir de 9h15, salle Fustel de Coulanges au Palais Universitaire à Strasbourg:
= Pour Yves Bonnefoy, la poésie est acte de connaissance. De son côté,
Rimbaud, en 1873, disait en substance: «Je me suis dit mage (...) je suis
rendu au sol avec la réalité rugueuse à étreindre». Comment définiriez-vous votre écriture poétique ?
- Je garde de ma vie parisienne une image qui me fascine toujours, l'image du malvoyant déambulant dans les dédales du métro avec une canne qu'il ne cesse de déployer ou de plier... Il n'est autre pour moi que le poète, ce somnambule, entre le désir et le dessein, entre l'intuition éclairante et le courage des désespérés. Car le poème, pour moi, n'est qu'un enfant, qui désigne, une fois né, son père. La poésie est dans ce mouvement: elle n'atteint pas, elle ne vise pas, mais elle circule.
Ceci pour dire que ma poésie n'est pas porteuse nécessairement d'une vision. Elle est plus proche de la phrase que vous citez de Rimbaud, que de celle de Bonnefoy. Elle s'occupe davantage de cette réalité «rugueuse», où le sujet parlant est plutôt un joueur impliqué, et piégé ainsi, qu'un pourvoyeur de sens.
Un ensemble choisi de ma poésie est sorti au Caire sous le titre, qu'on peut traduire ainsi: «il tel je», qui n'est autre qu'une reformulation de la phrase rimbaldienne: «je est un autre». Acteur et souffleur. Jeu et enjeu. Ainsi, j'écris sous le signe du désir, d'un désir insistant et confus. Empressement à y vivre, et à se propulser dans un à venir, à écrire.
= Dans vos textes, vous insérez des motifs de Rilke, Rimbaud. «Pierres de vie» ne feraient-elles pas signe à «Pierre écrite» de Bonnefoy?
- me réfère parfois à Rimbaud, à ses «souliers blessés», sur des sentiers où la pierre est un livre à déchiffrer. Je cherche, par la poésie, à m'impliquer non à intervenir, à m'immiscer presque par inadvertance dans une situation qui me saisit et me dépasse à la fois, non à clamer ou à chuchoter lyriquement et narcissiquement ma sensiblerie. Ainsi, je sors du poème, une fois terminé, différent, comme d'une épreuve, physique, psychique. Je me découvre à la sortie d'un poème, comme d'un rêve. Car, les frontières ne sont pas étanches, mais transparentes, entre le vécu et l'abouti textuel, surtout que le poème n'est pas un rendu, mais une activité engageante, révélée in fine.
= La tonalité de certains de vos poèmes me fait penser aux «Notes sur un pays inutile» de Georges Henein.
- Je connais le poète, pas le recueil. Et le rapprochement ne me déplaît pas. Parler d'un «pays inutile», plutôt difficile ou impossible dans une situation traditionnelle et conflictuelle, pourrait être aussi écrire des poèmes dont les titres sont: «le tumulte des cimetières», «citoyen par procuration»... C'est aussi parler d'une main qui me rattrape «dans un chapelet égrené par des disparus».
La tonalité poétique, dont vous parlez, émane d'un positionnement, où le sujet parlant éprouve des difficultés à être, en soi. Comme dans un mythe persan, cité dans le «Chahnamah», où le jeune Sohrab est tué par son père. Je reprends dans un poème ce mythe, qui n'est que l'anti-oedipe, où on aspire vers un idéal qui se situe dans l'absence, et qui n'est qu'une forme de mutilation du désir, de la vie.
= Comment un auteur réagit-il devant la traduction de son travail?
- Cette question m'a toujours interpellé. Elle est source de réflexion, même de motivation pour moi. Car je pratique la traduction poétique, et je l'enseigne aussi. J'ai été souvent devant et derrière le caméra, toujours dans cet atelier d'écriture, où on traduit en écrivant, et on écrit en traduisant. Ceci peut être un handicap, ou une grâce. Les frontières séparent, mais c'est là où on se touche.
Ainsi j'aime la traduction de mes poèmes, celle d'Abi-rached sans doute, comme une visite rendue, bien accueillie en tous les cas. Je les lis comme textes, au delà de leur fidélité, au delà de mon identité, j'allais dire. Ceci pour signifier que la traduction est une nouvelle épreuve et une nouvelle donne. Ainsi l'être poétique n'a pas à se déplacer d'une rive à une autre, car il est dans le mouvement, dans ce va et vient incessanl, persistant, semblable et différent. Ainsi la traduction est une deuxième vie pour le poème.
(Dernières Nouvelles d’Alsace (journal), Strasbourg (France), 21 avril 2005).