Salah Stétié : La poésie comme ambiguïté et absence

 

Il faut toujours prêter la plus grande attention aux titres donnés par les poètes à leurs recueils . ‘Obscurités aux aguets’ est un titre qui ne peut manquer d’intriguer . L’obscurité ici est doublement inquiétante en elle-même et , de plus, elle est inquiétante d’être aux aguets , c’est-à-dire en somme de chercher une proie . L’angoisse est là et comme il s’agit d’un livre d’exploration poétique , cette obscurité est de nature intérieure. Qui est-ce qui , venu de l’intériorité obscure de l’homme , est le plus chargé de périls ? Tous les spécialistes vous le diront , et parmi eux , ces familiers de l’obscur que sont les poètes : ce qui menace l’homme,
ce qui menace le poète, c’est l’inconscient. Ces obscurités aux aguets qui s’épient les unes les autres, ce sont les forces qui structurent contradictoirement l’inconscient et c’est de leur contradiction que naît, pour tenter de résoudre celle-ci, la parole poétique, parole éventuellement salvatrice.

 

Le livre de Charbel Dagher est nourri d’inconscient : inconscient personnel, inconscient social car, pour un poète d’Orient, pour un poète du Liban, il est inévitable, dans la tragédie vécue par les hommes et les femmes dans cette région, depuis des décennies et plusieurs guerres , que les deux inconscients communiquent et qu’ils embraient l’un l’autre à chaque instant. La tragédie publique ne se distingue pas toujours du drame personnel et le langage de l’une dit l’autre, l’inverse est également vrai .C’est la raison pour laquelle il y a dans ce livre une forme d’impersonnalité comme si, au-delà du vécu spécifique de celui qui dit ‘je’, il y a, qui s’exprime, un ‘on’ général, la parole de tous accrochée à la parole d’un seul et qui sait sa multiplicité . Cette mise en perspective de la parole élaborée dans la profondeur de l’être avec le principal protagoniste, le poète, celui de Pierre-Jean Jouve appelait le diseur et les autres passagers de l’aventure, il me semble trouver une illustration évidente dans ce fragment du poème ‘Rashm’ (trace) par quoi s’ouvre le livre.(Pages 37-39-41)

Est-ce que j’assombris le panorama ? Est-ce que je tire vers trop de tragédies cette poésie de mots simples, d’interpellations directes, de questions finalement aussi essentielles que simples? Si, je crois, qu’en effet, j’attire vers une forme de pesanteur , un poète qui écrit, dans l’impersonnel et qui plaide, fût-ce à travers un climat de funérailles, pour une destin de légèreté et de vent:

‘Comment aviser des chœurs pour le distraire? (le : le mort)
Comment dresser, sur un arbre,
Une piste de danse pour fantômes de fumée?

Qui écrit quoi?
Ou
A quel sujet écrit-il…?
Revient-il au vent de pointer les lettres ,
Ou de balayer devant ma porte? ’

La fantaisie est là, heureusement, qui permet face à la fatalité que j’ai dite et qui est aujourd’hui le fond de toute poésie arabe de quelque conséquence, le jeu de la liberté imaginative et son charme.(page 55)

On aura fait le tour de la question lorsqu’on aura compris que l’absent dont il est parlé, ‘l’habile basketteur’ qui évoqué là, est le mort, celui-là même que le poète célèbre .Ce qui ajoute à l’ambiguïté d’un dit qui ne semble hésiter entre la blessure et la sorte de parodie fantasque que pour mieux faire ressortir l’écartèlement ressenti au sein d’une condition humaine dichotomique et tentée par la schizophrénie. Vous voyez à quel point le poète est lui-même l’objet, je dirai même la proie, de son double-jeu (et l’on peut prendre le mot ‘jeu’ pour le pronom homonymique ‘je’ ), se déguisant en ‘bûcheur de nuit’, dit-il, pour nous échapper , et sans doute s’échapper à lui-même. Double jeu , double je : celui de l’homme avec lui-même , celui du vivant et du mort, l’un dans l’autre, telle est , me semble-t-il, la postulation secrète de cet ensemble dense et bref où les ‘pierres de vie’, titre d’un poème qui répond ironiquement à ‘Rashm’, à la ‘trace’ . ‘Comment voyager de ma droite à ma gauche’ , se demande le poète, je n’en sais trop rien . Seuls les poètes se posent ce genre de question absurde à laquelle leur poésie répond quand elle peut et le plus souvent ne répond pas . La poésie? Peut-être celle de Charbel Dagher vous est-elle définie par ces quelques vers, placés sous le signe d’une souffrance qui sait rester discrète et, par défi, souriante . Je cite:

‘Voici ma fiancée , je la connais
Elle une jambe sans musique ,
Une taille verte,
Ses yeux fleurissent aux fenêtres de l’ennui,
Serait-elle marjolaine que seul peut sentir
Celui qui la saisit ?’

Celui qui la saisit, certes, et aussi celui qui, ne la saisissant pas, garde mystérieusement en soi le dépôt de son antique odeur .C’est en tout cas cette antique odeur de l’absente, de l’absent, de l’absence, qui baigne le dernier texte du recueil, le plus accompli peut-être, intitulé ‘Poème de l’absent‘ justement et qu’il vous appartiendra, muni de quelques modestes clés que je vous livre, de découvrir par vous-même, avec amour.
("Europe", revue, Paris, N° mars , 2006)