Charbel DAGHER : Sont-ce les roses de ses visites?


Il m'arrive rarement de lire ma poésie, une fois qu'elle est fixée et publiée; il m'arrive difficilement de lire mes poèmes en public, dans une assemblée. Une telle lecture me perturbe: "mes poèmes", mais ils ne me sont pas familiers; au lieu de les présenter aux autres, je leur rends visite avec les autres. Il m'arrive parfois d'envoyer des inédits à un ami, mais aussitôt je les reprends, imprégnés qu'ils sont d'une intimité transparente et compromettante.
Il m'est aussi difficile de mémoriser un poème que je viens d'écrire, ou de me le rappeler au besoin, Poème écrit par quelqu'un d'autre, produit dans un moment d'absence; poème comme chute brutale, comme retrouvailles sans dessein ni carte sécurisante.
Il m'arrive rarement d'écrire de la poésie; je m'en suis abstenu pendant des années, trouvant dans cette pratique plus de peine que de charge. Car je ne cesse de me représenter à la porte de la poésie, comme Sisyphe devant son rocher, lourd, pesant et posant toujours les mêmes questions: comment pourrai-je soulever mon rocher? Qui m'a chargé de cette mission? Aucune réponse, sinon la lecture de la dédicace de mon premier recueil: "A Charbel pour qu'il ne devienne pas poète".
Pourtant je ne cesse de désirer le poème, d'en rêver, sans pouvoir assouvir cette passion, sans considérer la poésie sous l'angle d'une "carrière professionnelle". Et cela provient aussi d'un fait : je ne saisis pas le poème qu'une fois écrit, fixé: Quel labyrinthe éclairant!
Ainsi j'oublie le poème, et il m'oublie. Nous nous croisons rarement, sans rendez-vous. Comment mettre mes points sur les i du poème quand ce dernier me précède vers ses inclinaisons? Comment me mirer dans le miroir du poème qui ne cesse de me dire? Comment chercher ce qui peut devenir mon visage tandis que le lecteur - le premier en fait, et avant moi - traite le poème comme une image de moi fixe et sûre?
Est-ce à dire que le poème me surprend, me rend visite parfois sans laisser de mot? Sont-ce les roses de ses visites que je retrouve dans le poème, dans ses coins les plus reclus?
Le poème est léger et inaccessible; je me présente devant sa porte démuni et mendiant, et à sa sortie guerrier épuisé, sans que je puisse agiter une lettre, une proposition; poème pesant sans que je puisse le toucher, matière à lire sans indicateur.
cette fragilité, en abordant le poème dans ses fluctuations, produit une poésie du toucher, non du contenir; du tâtonner au moment d'énoncer.
Je crains la poésie, mais c'est pour pouvoir la contenir dans une signification globale et sûre. Ainsi je me retrouve à la recherche du fuyant et de l'éblouissant à la fois; tel un instant d'éternité. Le fuyant, qui passe et porte notre énergie, notre trace; le fuyant que je ne cesse d'explorer telles les frontières qui se touchent et se repoussent. Voyage que je ne cesse de communiquer, d'y partager ce qui me revient, tout en étant le vôtre; voyage dans ce qui me précède et que je propose à la fois comme mien et destiné à l'autre.
Processus complexe, donc, qui instaure la multiplicité, non l'unicité; processus que nous menons mais qui nous dépasse, que nous déployons et qui nous dessine. Processus humain à outrance, où l'homme ne fait que tracer en devançant ses peurs, condamné qu'il est à osciller sans fin entre les ombres de ses états et les déploiements de son désir.
(Librairie Méditérannée, Paris, mai 2005, à la sortie du livre: "Obscurités aux aguets").