Banquet lunaire
(extrait)

Traduit par: Christine ZIMMER

 

Cette nuit est une nuit à garder le silence, mon regard s’attarde
Sur les poussières d’étoiles et les chuchotements du fleuve qui file
Vers sa soirée. Une nuit à écouter ce que les coureurs déposèrent sous
Leurs sandales dans des cachettes de roche,
Une nuit à écouter ce qu’elle lui dit, ce qu’il lui dit à son insu,
Contre toute attente, si cela se peut, tendus, tous deux, telle la corde
D’un arc une fois tirée la flèche. Une nuit pour visiteurs non conviés, Pour arrivants ne sachant ce qu’ils font, une nuit à fondre en larmes, sans prévenir, assis juste là, au petit bonheur la chance, ou à éclater de rire, tour à tour, de scènes futiles ou graves, racontées sur leur compte, en leur absence,
L’adolescent laissa l’empreinte de ses larges sandales entre les plants de maïs ;
La veuve laissa le coq, sur le feu, aux enfants qui s’ennuient ;
Le vieillard laissa sa fenêtre éclairée jusqu’au matin pour celle qui point ne vint ;
Les chandelles allumées tracent le chemin du poème. C’est la nuit du poème ; elle se pavane, houle festive, éclaire ce qui lui échappe.

 

Je m’assieds et déjà m’apprête à partir
De crainte que ne m’échappe ce qui me tenaille de longue date
Ce que je redoute sans même l’avoir vu :

Quand j’écoute l’ombre des arbres, j’entends
Les danseurs pleurer sans musique,
Les compagnons de veillée dormir dans leurs histoires,
Les garçons hargneux épier, contre toute attente, le hibou du malheur
Et dresser le banquet pour les serpents de l’étonnement ;

 

J’entends ce qui me réconcilie avec le paradis de l’absence
Qui a cerné mes doigts avant qu’il ne cerne le ciel,
J’entends ce qui m’unit à mon étoile lointaine
Où s’arrime le fil du poème,
Quelque longue que soit la ligne :
Cette effusion dessine mon sourire, les secrets s’éventent,
Elle m’ébouriffe les cheveux si je m’égare dans mes pensées.

 

Mes amis, cette nuit, sont avec moi
Ici, maintenant,
Ils se réjouissent d’être conviés entre les deux plats d’un livre :

Des garçons. Quand ils s’installent,
Ils grandissent,
Et s’ils se retrouvent sans fillettes,
S’enivrent sans même boire,
Et tirent fierté de leurs bavardages.

Mes amis sont avec moi, par défaut,
Point ne se détournent des appels de l’adolescent dissimulé dans la cime de l’arbre,
Qu’ils observent sans voir ; ils écoutent, des frondaisons, les froufrous
Sans même les effleurer,
Tandis qu’ils se distraient de l’arbre avec l’arbre ;

C’est l’arbre du récit sans brisure,
Des têtes qu’embellit la prise de hauteur,
Des doigts qui se prolongent en claquant,

L’arbre des amis morts avant que ne meure l’arbre qui
Les entourait
Apparition potentielle, résidu d’une étoile lointaine.

 

 

L’arbre que j’ai dessiné par cœur
Ne se déployait qu’entre mes doigts,
Je l’ai cherché, ne l’ai pas trouvé,
Me suis dirigé vers lui, n’ai pas progressé d’un pouce.

Les marches sont immuables, dressées entre fleuve et maisons
Aire chimérique,
Entre poussière et attente,
Point de rencontre quotidien
De ceux qui mémorisent le jour des enseignements de la nuit !

 

Ceux qui ont jeté un tableau, entre les maisons haut perchées, pour leurs langues d’un pied de long,
Ceux qui ont dépouillé l’arbre de ses poires, avant maturité,
Au simple motif qu’elles luisaient au clair de lune,
Ceux qui ont cherché l’ombre du ciel, manteau vaporeux des virées nocturnes, pour commettre des larcins, sans rien y voir,
Ceux qui ont volé pour le plaisir de voler
Et institué pour la poule le rite du crucifié ;
Ceux qui ont tracé des destinées à des créatures :
Il leur a suffi de gravir des marches et de classer, pour les demeures, des images dans un cahier de vacances,
Il leur suffit d’en faire un objet d’attention
Et les voilà grandis, instruits :

Les choses existent, s’ils y jettent un simple regard
Des noms précis leur sont restés ;

Il leur suffit de les regarder pour qu’elles existent
De les nommer pour qu’elles existent.

Replions la nuit, prestement, sans sensiblerie,
Nous paraderons sur les jachères, rois sans escorte,
Tant que de nos membres qui se déploient nous jaugerons notre virilité,
Tant que la barbe au menton nous raserons dès qu’elle pointe,
Avant d’injurier la lune qui découvre nos positions,
Nous paraderons, le dimanche, le fusil sur l’épaule ;

Racontons les histoires dont nous avons trouvé les titres,
Et guidons d’autres que nous dans les dancings de Beyrouth dont nous avons relevé les noms dans « Al-Chabaka» (1)
Nous tousserons, seuls, au hammam, à fumer des feuilles de maïs,
De notre coiffure, nous reverrons le style,
Nous abîmerons dans nos pensées, assis sur un rocher, tel Gibrân apostrophant les éléments.

(Revue EUROPE, janvier-février 2008, Paris, pp. 292-295.)

Notes ------------------------------------------------------------------------------------------------

Al-Chabaka est un magazine libanais, l’équivalent de Voici en France. Al-chabaka signifie le réseau. Ce terme est également utilisé pour dire « internet » en arabe.