Naoum ABI-RACHED : Obscurités aux aguets
Poèmes de Charbel Dagher, traduits par: Naoum Abi-Rached
L'harmatan, Paris, 2005, 160 pages, édition bilingue, illustration de la couverture: Jamal Abdul Rahim.
Sur la quatrième couverture: "L'auteur: Passeur, parfois clandestin, entre les signes et les cultures, poète de l'altérité et marcheur dans des 'souiliers blessés' sur des sentiers dont les pierres sont des livres sur soi comme sur le monde. Ancrée dans le vécu, avec l'ordinateur pour métaphore portable, sa poésie est porteuse d'un désir de déplacer les frontières et de brouiller les codes. Voix tragique et intime, exprimant la difficulté d'ëtre et de vivre dans une configuration traditionnelle et conflictuelle, et d'ëtre un 'sujer parlant' (…). Le traducteur: Naoum Abi-Rached est maïtre de conférences à l'Institut des Traducteurs, d'Interprètes et de Relations Internationales de l'Université Marc Bloch (Strasbourg), spécialiste en langue, traduction et littératures arabes:
Regard en cascade
Le bleu de celle qui se penche à sa fenêtre
Est encrier pour celui qui tient sa plume
Et lèche les formes enfouies.
La fleur de ce qui lui apparaît
Est prévision passionnée
D’un regard en cascade.
Des visages à tour de rôle
Un visage
Poursuit
Un autre
Qui dévisage
Un autre
voilé.
Un visage qui n’a pas de miroir,
Et qui ne mène pas à une fenêtre,
Juste une couleur,
Un frôlement ductile
Dans le secret de l’onde.
Visage pour ma main,
Je le dissimule dans ma poche
Et le rejoins en secret.
Attouchements
Les doigts ont beaucoup de mots et peu de phrases ;
Des lignes que nous retenons par cœur,
Nous y dessinons ce que nous captons
Du tremblement,
De l’épanchement de l’œil.
Les doigts ont une mémoire et des partitions
Pour faire parler les absents
Et ranimer les souvenirs.
Ils ont des pianotages et un toucher
Qui révèlent ce qui est caché,
Qui s’étalent en branches d’arbre ombragé
Enlaçant les deux corps.
Les doigts sont des pinceaux,
Leurs couleurs sont d’espace,
Ce sont aussi des cordes,
Leurs mélodies sont des frôlements
Qui nous rendent, avec nos membres pesants,
Limpides et translucides
Comme le souffle de la genèse.
Gage ardent
La froideur, la même
Sur le banc de bois, le même
Ma main
Après la sienne.
Son autre main
Me retient serré
Comme dans un gage ardent.
Mes doigts craignent
La soudaineté de ma nuit,
Et leur froideur. Si je les place sur mes genoux
Ils cessent leur discours,
Et s’assoupissent dans des lits ravagés.
Je caresse un duvet né dans le coussin de mon attente
Avec la sérénité du résolu dans son affection
Et je rassemble, pour un tricot,
Des fils
Que déroulent de clandestins désirs
De vives envies.
SUJET PARLANT
(Extraits)
Avec l’immaturité d’un fruit
Sitôt son éclat sonné
Sur un écran,
J’explore sa vacuité,
Avec le bâton de l’aveugle
Évoluant en des endroits perdus,
Sur d’hypothétiques chemins,
À la cadence d’un flâneur éthéré,
Mes pas sont
Mes pianotages,
Qui élucident
Ma pierre,
Pesante et lumineuse,
Dans un horizon obscur.
Mon ordinateur,
Ma métaphore portable,
Tenant à une fleur
Asséchée dans un cahier de poussière.
Ma paume se perle,
Inconsciente
De mon état
De sujet, parlant
Avec la foi de l’absent
En son dû, même s’il l’oublie,
En sa souffrance dans l’envie de l’avoir
Dans une ambiance torride.
Quand je me penche sur mes feuilles,
Elles me mènent à son balcon.
Dès que j’invoque les pierres,
Leurs voix résonnent dans la gorge
Au point d’entraver les phrases,
Chemins des retraites meublées et des scènes alertes,
Qui n’ont nul besoin de se voûter
Pour me laisser filer
Passant en fraude du carburant
Pour une pénitence rebelle.
Qui vient de se réveiller,
Ne cherche pas son narguilé,
Épris par le ronron de la solitude.
Qui abandonne ses doigts au froid de la fenêtre
Ne les glissera pas dans les vestiges d’une langue
Qui s’arrache la peau.
À l’aveuglette, il cherche,
Dans sa superbe,
Des voix englouties,
Avec l’immaturité d’un fruit
Que je croque avant terme
M’employant,
Sans y être tenu,
À tisser un cadeau reporté,
Et un vœu de rencontre.
D’autres que moi,
Puisque je suis,
Inclus,
Dans ce que je ne puis porter,
Je passe en fraude,
Ce qui me rassemble
Dans ma dispersion
Et me laisse langue pendante
Sur une feuille voisine.
Lui qui est parti pour ne plus revenir,
Parti sans laisser de trace,
Pas même l’obscurité d’une scène cachée.
Il est parti décidé,
Même si les mauvaises langues
S’activent dans les coulisses.
Il est parti sans parler,
Sans laisser de testament,
Il s’est asséché sur la pierre,
Après avoir pleuré à des funérailles,
Où il fut mort linceul et cortège.
Comment aviser des chœurs pour le distraire,
Comment dresser, sur un arbre,
Une piste de danse pour fantômes de fumée ! ?
Qui écrit quoi ?
Ou
À quel sujet écrit-il… ?
Revient-il au vent de pointer les lettres,
Ou de balayer devant ma porte ?
Absent,
Il réveille les arbres de leur torpeur,
Rattrape les rivières avant leur embouchure,
Et range les cailloux dans un luminescent plumier.
Absent,
Il s’enfouit, dans son invisibilité,
Dans l’éclat d’un lit insomniaque.
Absent,
Il la rattrape ; habile basketteur.
Étranger à ce qui s’est passé,
Lorsqu’il s’est débarrassé d’un flagrant désir,
Étranger à ce qu’il lui est arrivé,
À ce qu’il rattrape entre les lignes,
Alors, tel un vieil ami,
Il le blâme, pleurant d’avoir perdu ce qui les a réunis,
Pour un instant,
Sous le toit de l’attente et de l’envie.
Mes mots m’engendrent,
Engendrent ce que mon lange ne peut contenir.
BÛCHEUR DE NUIT
Ma mère m’attend face à mon visage
Mon père m’attend devant mon nom,
Les miens m’attendent devant mes images
Et le curé m’attend devant ma tombe,
Ils m’attendent,
Moi, ou en attendent d’autres.
Ma sœur me livre à ses langes,
Le matelas de mon grand-père à celui de mon père
Et notre maison au saint patron :
L’un pousse l’autre sur un siège étroit,
Reprend les souffles des disparus
Et lui cherche querelle au clair des bougies.
Son ventre me livre à son giron,
Et ma couverture blanche au seuil
D’une porte que, sans cesse, je pousse,
Il me livre à une foule
De créances échues
Et de désirs différés :
Héritant autrui
Dans une semence amplifiée !
Le seuil devait donner sur une mistaba
Non sur un trottoir
Ou sur une rue.
Ma fougue devait s’apaiser,
Non s’engager dans une tuerie annoncée ;
Je devais sortir, puis revenir,
Non tourner le dos :
Échappé d’un naufrage !
Je devais...
Mais, une main me rattrape
Dans un chapelet
Égrené par des disparus.
Mon père me ramène à l’école qu’il a quittée
Sans diplôme.
Mon maître me ramène à des lettres
Que mes frères ont laissées, à moi
Ou à d’autres :
Des lettres en relief, ou effacées
Qui tolèrent plusieurs lectures..
Plutôt en deux langues
Comme le « karchouni » ;
Lu dans une langue
Entendu dans une autre.
Est-ce ma maison, si j’y reviens,
Mon lit, si je m’y enfouis
Confectionnant d’un nuage mon oreiller
Façonnant dans l’obscurité un duvet pour ma peau ?
Est-ce une maison ou une caverne,
Avec cette porte basse qui
Me ramène à mon angoisse ?
Est-ce ma maison quand elle m’éjecte
Au bord d’un précipice
Où je reprends pied
Avec des mains affolées ?
Est-ce une maison quand ceux qui brandissent leurs cannes,
En douaniers,
Expulsent
Ou accueillent
Des enfants aux allures d’immigrés ?
Le bagage est léger pour un pesant passé,
Il bascule d’un univers à un autre
Légué par celui-ci à cet autre
Mains ridées
Larmes retenues :
Est-ce une maison ce qui nous couvre
Comme un chapeau que nous enlevons, amusés ?
Est-ce notre maison ce qui nous suit et qui nous abandonne ?
L’obscurité nous dispense de ranger nos vêtements
De suspendre nos fardeaux..
Les rayons jaillissant de l’image de la vierge nous suffisent
Pour traverser le pont reliant deux doutes :
L’un est enterré furtivement,
L’autre frappe à notre porte avant l’appel pour la messe !
Notre lumignon bâille sur sa mèche,
Et notre patience résiste mieux que sa lumière,
Comme nous habitons en nous-mêmes, non en elle,
Dans nos baluchons portables
Que nous dressons, tentes,
Même dans une maison de pierres.
Une fumée noire
Par une nuit bleue,
Et une pomme qui veille
Flétrit sur les coussins.
Les souffles des gens assis dans un bal masqué
Glissent leurs doigts,
À dessein,
Dans le duvet de l’obscurité
Avant de retourner à leurs couches,
Voisines,
Éloignées,
Dans une intimité sans visage.
Jeux de mots, jeux de mains,
Exercice
Qui éprouve les sens
Ou déploie le désir
Dans l’insouciance du rire :
Voici ma fiancée, je la connais,
Elle a une jambe sans musique,
Une taille verte,
Ses yeux fleurissent aux fenêtres de l’ennui.
Serait-elle marjolaine que seul peut sentir
Celui qui la saisit ?
Une grosse bûche pour une nuit frêle,
Une grosse bûche pour une obscurité grelottante,
Un bûcheur besogne, le pas léger,
Avec des mains agiles ;
Un bûcheur de nuit
Écrase le raisin dans la treille.
Il nous précède ou nous suit,
Négligent ou dilatoire,
Nous conduit vers ses coins, sans guide,
Et nous gardons les yeux rivés
Sur des sièges vides.
Serait-ce l’insatiable désir du jumeau pour son frère
Qui habite le vide de l’attente ?
Rêve confus galopant
En culotte courte,
Ses mains feuillettent un nuage
Et ses jambes rament dans un fleuve.
Mon cordon ombilical pour cerf-volant
Que je soulève et qui me soulève,
Son fil me crayonne
Ou m’enlace le cou !
Mon cordon ombilical
Pour du linge frotté sur un toit froid,
Mon cordon, aussi long que la longe d’un âne
Qui brait dans un pré ensoleillé.
Cette terre ne m’appartient pas,
Je la feuillette comme un livre
Dont je suis le dépositaire :
Il renferme des images nées de mon souffle,
Des fruits attendus,
Et une charrue qui fend les nuages.
Je la tourne et retourne, synaxaire
Qui raconte la vie des saints
Que j’épelle dans mon entrain.
Livre,
Langue dans des maisons,
Salive perpétuelle
Pour paroles éternelles
Que les lèvres balbutient.
Ma salive épanchée
Vers une table que ma langue n’atteint pas :
Mon gâteau,
Je le dévore à plusieurs mains
Avec la crainte d’un voyeur
Suspendu à un balcon
Au-dessus de ma maison.
Il me surprend et me dévoile,
Image d’une scène ancienne :
La vieille assiette demeure,
Devant moi,
Plus large que ma bouche,
Et mes doigts
Plus étroits que ma bouchée.
Il me précède,
Son vacarme me rattrape.
À peine m’approché-je de lui,
Qu’il s’essuie la bouche avec mon tablier ;
Ma salive,
Pleuvine de mon eau retenue.
PIERRES DE VIE
Les pierres qui grimpent vers le couvent
Renferment les pages d’un livre ancien
Que nous lisons par cœur,
Et un miroir concave :
Condensé de vie dans un pincement de lèvres.
Aux pierres de raconter,
Par leur pesanteur,
L’épuisement des grimpeurs,
De dissimuler furtivement
De subites lubies,
Passagères
Ou établies.
Aux pierres seules d’assister,
Dans la tempête,
À la procession des éléments,
Quand pleure l’endroit,
Et de voir le vallon,
Soumis
Dans sa solitude.
Des rocs pour nos places
Entre air et désert,
Nous y vivons terrés
Devant un trésor hanté.
Ils nous accueillent devant leur atelier,
Mains dans leur tablier,
Ayant conservé l’ondoiement de la forme
Dans le secret de la pierre.
Nous nous y arrêtons, craintifs comme des voleurs,
À découvert :
Caïn cache sa marque
À des juges dissimulés,
Nous nous taisons,
De crainte d’inquiéter les êtres surgis
D’un crachin cosmique,
Et nous rassemblons dans les pénombres,
Du mobilier pour une pénitence,
Et des cierges miel, pour une mort précoce.
Nos pierres nous suffisent, dans notre cachette,
Pour une toiture basse
Sur la vallée de l’absence.
Elles nous suffisent : lit d’une vie précipitée,
Ou dalle ; nous passons la vie à la tailler
Pour nos patronymes,
Hérités de leurs noms.
Mais, nos pierres ne peuvent nous contenir,
alors, nous replions sous l’aisselle,
Les ailes des étoiles.
Nos rocs, partenaires de danse,
Devancent nos pas,
Et nos mains,
Miroirs de nos visages.
Nous en détournons-nous pour cela,
Comme d’une épouse patiente ?
Nos rocs nous surplombent, nos bannières,
Sans avoir sellé nos chevaux,
Nous nous abreuvons à leurs fontaines,
Dans des paniers en roseau.
Nos rocs sont notre monnaie,
Nous les échangeons sans compter :
Poupées éternelles
Qui nous amusent et nous épuisent.
Pierre est notre oreiller,
Sitôt engagées l’adoption des étoiles
Et la lutte avec le temps.
- Voici mon étoile, ses verrues sur mes doigts
Sont témoins de ma nubilité,
Et de notre complicité
Dans une noble intrigue.
- Voici mon astre, il me courtise seule,
Comment dissimuler ma crainte,
À ma fenêtre,
Quand il se glisse dans mon corps,
Et me fige dans ma posture :
Soubrette,
Maîtresse ?
Une pierre pour nos deux têtes,
Nous y posons notre peur
D’un désir assouvi, visible dans nos yeux effarés,
Et dans du raisin vert qui tache nos habits.
Une pierre nous lance et nous revenons à elle,
Une pierre qui mène à une autre pierre,
Et à une autre encore,
Puis d’elle à un voyage, veille d’un autre
Dont l’aube est une pierre
Au début du chemin.
Alpha, bâton du voyageur,
Oméga, berceau du nouveau-né.
Pierre est notre âtre
Pour un lent déjeuner au banquet des poussières ;
Pierre est le fruit de l’hiver,
Si nous nous asséchons aux toits de l’été,
Pierre est le miroir de l’aube,
Si nous courons et sortons de nos fissures.
Pierre qui parle à notre mutisme
Et qui tisse, nuit après nuit,
Le chandail d’un désir.
Aux pierres de rester éveillées,
Si nous dormons,
De dissimuler notre ombre,
Si nous fuyons
Dans le dépouillement de notre maison portable,
Parmi des pierres, pommes
De notre première volupté.
Aux pierres de demeurer parmi nous,
Après nous,
Dans leur patience paisible,
Nous les cédons,
Inconscients,
À des enfants
Distraits…
Un caillou imprudent,
Je le lance en l’air :
Fronde
Ou catapulte,
Pour une armée au bout de mes doigts.
Le caillou de mon imprudence,
Me reprend,
À mon insu :
Comment voyager de ma droite à ma gauche ?
Comment talonner mes pas quand je presse le pas ?
Comment lancer mon dé lorsque le caillou m’écrit ?
Un caillou, du volume de ma main
Ou de mon désir,
Je lui confie des lettres scellées,
Sans paroles.
Il possède l’ambition de la flèche,
Même perdue,
Et une fougue
Qui éprouve son attente tremblante
Aux vents tourbillonnants.
Un caillou autre que celui qui m’a promis
D’aboutir.
Les cailloux ont des us
Et des coutumes,
Je les range pour une bataille,
Dont la poussière ne se dissipe point,
Et mes doigts les saisissent
Avec l’agilité d’un distrait corpulent.
Le caillou que je cueille
Du pré de la poussière,
Je le dissimule aux autres regards :
Étonnante est ma découverte !
Je me trouve dans la peau d’un autre !
Le caillou de ma passion,
Je le polis comme un miroir,
Ainsi verra-t-il le fruit du mûrier,
Sur sa lèvre inférieure.
Sa poche, cible de mes cailloux,
Lance des étincelles
Pierre contre pierre.
« Le petit Poucet »
Pierre après pierre,
Bâtit son logis sur le chemin de l’épreuve,
Reprenant l’histoire de Joseph
Au regard de ses proches.
Moi, à l’opposé,
Sur les traces de Rimbaud,
Dans des « Souliers blessés »,
J’égrène les sentiers de vers libres ;
Ma démarche me précède
À ma future demeure
Passagère
Et sûre.
Ce prosterné
Est un roc
Qui lit
Un livre
D’une page, initiale et finale.
Il lit dans un papyrus
Ce qu’il n’hésite pas à consigner
Dans des lignes qui se suivent
effacées et visibles
À la fois.
Celui qui se dresse,
Main pétrifiée,
Me fait-il un signe d’adieu,
Ou m’accueille-t-il sur un seuil,
Devant lequel je m’arrête sans hésiter ?
Cette allongée qui n’a cure,
Ni de l’air qui caresse son roc,
Ni de l’herbe qui pousse entre ses genoux,
Il la maintient, jambes en l’air,
Dans une concupiscence
Inassouvie…
Ce déplacé, léger comme un oiseau,
Comment pourrait-il lire,
Dans la vie de la pierre,
La concupiscence des hommes ?
Ces montagnes se sont penchées
Pour me recevoir au creux de leur paume,
Dans les lignes de leur mystère.
Elles se redressent, tableau d’école
Pour élèves dissipés,
Et lèvent leurs rideaux
Sur des acteurs qui se croient spectateurs.
Ces montagnes ont enterré leurs cimes,
Leurs jupes retournées ont exposé
Leurs jambes,
À un fleuve
Qui enfouit, dans la vallée, sa crainte
D’un écoulement paisible,
Entre les oreillers des endormis.
Des montagnes,
Gifles aux aguets,
Qui m’ont laissé,
Captif de leur spleen,
Lisant le cahier des sentiers,
Au clair d’un lumignon.
Des montagnes qui se retirent avant nous,
Ombres mêlées à leurs arbres,
Des montagnes qui veillent après nous,
Obscurités aux aguets en leurs froids replis.
Un roc avec une pipe
De nuit lugubre,
Et un chêne de doutes
En inspectant la fumée.
Est-ce pour cela que les montagnes vieillissent
Sur pied,
Quand nous demeurons - nous, héritiers de passage -
Les yeux rivés sur elles,
Face à l’horizon ?
Est-ce pour cela que les montagnes écrivent
Le livre de notre vie
Si nous nous dissipons,
Qu’elles poursuivent leurs cortèges,
Si nous trébuchons ?
Car, entre nous, il existe un serment tenu,
Quoiqu’à signatures anonymes.
Mes cailloux
Prose de ma passion
Au temple de la poésie.
POÈME DE L’ABSENT
(Extraits)
Jamchîd, cristal dans un jardin,
Reflet d’un monde dans une sphère
Pour gens qui veillent et qui discutent
Plus qu’ils ne regardent :
Celle-ci rapporte à sa voisine les nouvelles du second étage qui ne lui sont pas parvenues.
Celui-ci raconte à son petit-fils une histoire faite de mots
Non extraits des entrailles d’un poisson
Celle-là devise avec son éloigné voisin, au clair d’une cigarette.
Ils vont et viennent
Devant un écran tendu entre deux frênes.
Ils parlent bas.
À l’écran passe la série de « Sihrâb » tué par son père
Avant d’avoir maîtrisé la lecture de Joubran.
« La vie ne s’installe pas dans les demeures d’antan »
L’absent a une monture sur la montagne
Sitôt qu’elle regarde l’herbe,
L’herbe grandit déjà,
Elle l’attend
Et d’autres écrivent son histoire.
Ni elle ne descend
Ni lui ne cesse de s’envoler avec les feuilles des vivants.
L’absent a des espaces d’attente
Où il ne leur fixe pas de rendez-vous,
Et des livres en sa langue
Qu’ils s’échangent sans sa permission.
L’absent a le corps allongé
Sur le lit des parents,
Et des veilleurs prosternés,
Attendant des nouvelles.
On dit : il a tout simplement disparu,
Sous la balance du temps
Qui comptabilise et traduit en justice.
Comment puis-je échapper à son regard
Et gérer les rendez-vous sans compter le sien !
Ou bien : il s’est fondu dans la foule avant la prière du soir,
Lorsqu’ils ont découvert, dans la poussière,
Les caprices de ses pas,
Et un ciel fendu.
Pendant ce temps, celle qui est vêtue de noir ajustait son tablier sur sa jupe, sa jupe sur son pantalon, son pantalon sur ses bas et ses bas sur ses cuisses prêtes pour le voyage, une fois abandonnée sa posture derrière une fenêtre close qui lui renvoie son corps sommeillant sous ses bas.
L’écrivain dit, ayant installé les lecteurs parmi les auditeurs :
“ Il rattrape la rivière avant qu’elle n’aille au fleuve,
Il serre les pas du mécréant dans sa nuit,
Quand je cueille les fruits, je recherche ses doigts dans le panier
Et quand j’enfouis mon visage dans ma solitude, je le retrouve en train de me tirer les oreilles. ”
Puis, il a disparu derrière la surface de l’eau,
Se jouant d’elle comme elle se joue de lui,
Ni lui ne demeure dans l’attente,
Ni elle ne revient aux maisons en veille.
Pendant ce temps, ils l’ont retenu dans la cellule à compter les gouttes d’eau qui tombaient sur son crâne chauve, assez longtemps pour qu’une odeur fétide s’étale empestant l’encre de l’éloquence avant de se déverser sous des écueils soumis.
Le journal, dans sa dernière livraison, mentionnait
Qu’il était derrière le miroir,
Voisinant avec des visages ;
Lorsqu’ils voyaient, il voyait
Lorsqu’ils disparaissaient, il voyait aussi.
Alors, comment ne pas tressaillir dans ma déréliction !
Pendant ce temps, il lissait sa barbe avec un petit peigne dissimulé dans la paume de sa main, ayant eu un pérenne sentiment d’avoir été abandonné sur le trottoir ; il la caressait, onanisme en public, ne trouvant rien dans sa nouvelle vie qui lui fisse oublier ses anciens gestes, passés les coups de fouet matinaux, lorsqu’il retournait à sa cellule, humilié et vigoureux, entre lui et son image occultée.
Puis, ils se sont mis à répéter : “ il est sous la pierre,
Entre l’écorce et le vide qui l’entoure,
Dans l’haleine de l’eau. ”
Pendant ce temps, la famille sortait de chez elle sans cérémonie outrancière, puisqu’elle emportait sa couverture en laine, son casse croûte et les jouets des enfants. Elle voisinait avec d’autres sans se mélanger à elles, comme dans les appartements d’où elle était sortie. Ainsi déballait-elle ses affaires sur une surface pas plus large qu’un balcon, et le frère ne jouait pas avec son frère dans un espace plus large que l’espace situé devant l’immeuble, hormis que leurs divers jeux, comme la balle et les deux raquettes, convenaient bien à ces espaces exigus. Cependant, ils se réunissaient ou se croisaient. Ils s’attroupaient pour acheter du maïs grillé ou faisaient la queue pour acheter des bouteilles de “Zamzam” ou de “l’eau d’avoine” ou d’autres marchandises qui ne valaient ni ne remplaçaient ce qu’elles avaient amené ou l’objet de leur sortie, car le vent qui passait était un musicien qui attendait une chorale ou une enluminure d’un livre dans lequel les narrateurs s’accoudaient sur des coussins aux couleurs avérées et inexpressives.
Le tumulte des cimetières
Des cimetières tumultueux, si tu t’en approches,
On s’y querelle
À propos des insignes des gens du cortège.
Nos martyrs,
Fers de lance de nos craintes apparentes,
Porteurs de nos lettres cachetées,
Comment s’en éloigner
Et enterrer dans nos réduits
L’avidité débridée de leurs yeux.
Nos témoins,
Outre la vie,
Dressent un oreiller pour nos lits éveillés.
Nos espiègles obéissants,
Nos élèves,
Se vautraient dans la cour de nos chants
Avant de s’abstenir de nous fréquenter
Et de se retirer dans leurs squelettes d’acier
Au royaume des noms bénis.
Ils rebroussèrent chemin,
Assassinés sans noms,
Revenus à des promesses actives,
Passée la période de deuil.
Ils nous ont dépassés sans aboutir,
Et nous ont attendus sans que l’on ne vienne.
Ils sont revenus, sans noms,
Dans une vente aux enchères.
Il appartient, à nos morts inconnus,
De s’entremêler, s’ils le souhaitent
De s’échanger les épopées, s’ils le souhaitent,
Mais, sans nous.
Martyr,
Mon inquiétude
Frappe à ma porte,
Calme, méticuleux cherchant dans un miroir
Des rides précoces.
Citoyen par procuration
Le foyer de sueur s’est arrondi, il s’est transformé – entre les bras qui exsudent la chaleur du logis et les chaussures qui absorbent la quintessence de la fatigue - qui donc rejette le feu alors que la nuit est herbes ? Qui donc réduit les barrages entre les doigts ?
Tu as jailli comme les plus violentes cadences
Telle la venue, furibonde, tu as brillé.
Je te chante, exilée parmi les mots, recrue là où la lumière se déverse sur un corps démembré : son visage est monstrueux et les larmes des balles y creusent les sillons des joues.
Stop.
Ton nom : citoyen par procuration.
Ton domicile : assigné à résidence.
Ainsi,
Je cherche dans le marbre, des visages aquatiques, couleur scalpel, odeur toux d’usines, pour inventer la liminaire de la blessure.
Il n’est point de refuge sous l’abîme.
Tu es apparue dans la clameur des massacres, tremblante telle une fillette à qui l’on a promis des sacs de farine. J’ai dit, et dans ton estomac il est mille crampes et mille suppositions :
J’annule les formalités
Et, après la chute, je proclame mon ère.
Puisque la rose de l’avènement, entre mes mains, se trémousse, je consolide ma présence :
À toi le labyrinthe
Gravide de la virginité en gésine.
Toutes les routes sont barrées,
Tu es le signe,
Ton nouveau-né arrive dans un engorgement de feu.
… et les larmes sapent, sous nos semelles, notre logis. Où bâtirons-nous notre demeure, au-delà des barbelés ? Proche de moi est ton visage et les cris embrasent la nuit. Qui avalera l’hémorragie ? Les surfaces des visages sont échos de tueries, à tout instant et en tout lieu. Le ciel est fausses accusations et les tâches de sang sont trottoirs.
Je porte tes souffrances comme une dernière semonce.
Je pratique les contorsions.
L’extrême éloignement m’habite, entre tes yeux et moi des milliers de croix s’élèvent :
Il n’y a plus lieu de se taire
Je choisis de mourir
Je refuse les formes de la mort
Je clame la vie, contre les sanglots des petits.
Ma ville s’embrase de gens : les femmes à la cuisine, et les enfants dévorant les fenêtres.
Qui viendra au soir ?
Sang est le chant du coq.
Le soleil se couche en deuil.
Tes chagrins sont ceints d’un rempart de colère verte !
Temples d’encens, écroulez-vous ! Les suspects ont tué les témoins !
Justice ! pratiquez votre onanisme sous les ruines !
Nos rues sont fières de l’allégresse du feu :
Oum Darman, ô palmier de colère,
Bagdad s’est rattrapée en naissant.
Je ne te suis pas étranger, ô mon pays, lorsque je baise les rênes des mains irascibles. La voix s’envole, comme un obus, des jardins de l’épouvante aux déserts des roses. Il n’est pas nouveau de voir le pain se gonfler de bombes qui arrivent comme un rendez-vous prévu :
Je proclame l’échec des mots.
La tempête est un gouffre,
L’espace entier est aux mains.
Le tonnerre ne viendra pas du ciel.
Le matin s’est réveillé tout triste. Les rayons du soleil sont aiguisés. Qui parmi les cavaliers fauchera mes pas ? Exigence m’est imposée, pour amorcer mon périple, d’avaler les égouts et que s’élargissent les issues de la fuite. Le soleil est un bâton lancé à mes trousses ; dans l’ombre, je me réfugie.
Un chas d’aiguille me suffirait pour tisser mon linceul.
Qui frappe à la porte de bon matin ?
… ma mère, innocente, s’est endormie. Elle a promis, pour sa maison, chaleur et cadeaux, elle s’est réveillée… Son teint est un cauchemar noir, toutes les fleurs sont des couronnes pour le tombeau des martyrs.
Sang est le chant du coq.
Le soleil se couche en deuil.
La tristesse s’est répandue, l’ampleur des bras s’est rétrécie. Engloutis-moi, ô pluie d’été, joignez-vous, ô épis d’insomnie, plantez-moi rose noire qui se déploie carte de famine…
Est-ce que le Nil pleure ?
J’aperçois la ville, à travers les gueules des canons, mue d’étranges mouvements, les membres aplatis.
Trois contractions : le bébé sortira.
Deux contractions : nous trouverons un espace et un temps.
Une contraction : une vierge ne me mettra pas au monde.
Puis, nous avons avisé :
Les mains pour les fusils,
Et les fronts pour les barbelés.
J’ai frappé à la fenêtre de la blancheur
Mon visage fit un soubresaut,
Il s’est perdu
Dans le frémissement des pas
Et le crépuscule des soupçons.
Comment ne pas sonder les formes fugitives
Ou épurer mes errements ?
Est-ce que je suis ma voie,
Si j’expose mes feuilles au rythme des saisons,
Si je renonce à mes noms
Si j’abandonne mes habitudes ?
Est-ce que j’avance
Si je danse avec mes fantasmes,
Mes guides dans mes présumés voyages ?
Est-ce que j’aboutis,
Si je lis dans les vieux livres,
Si je me coule dans l’ombre de la miniature
Après avoir secoué la poussière des sandales du hasard ?
Recueil aérien
Dispersé dans un ordinateur,
Mon périple ne s’achèvera qu’au terme de mon écriture.
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