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Arts et tabous
Le terme "frontière" me paraît plus approprié que le mot "tabou" pour aborder la problématique de notre symposium. Car "frontière" désigne, usuellement et abstraitement, une ligne de séparation, de différenciation entre deux états ou régions, ou entre des espaces. Cette séparation désigne deux espaces de nature différente, espace concret et espace non visible, ou deux espaces de valeur et de dimension différentes, espace du "sublime" et du "médiocre", du "puissant" et du "faible", du "père" et du "fils", et d'autres attributs qui peuvent être l'objet d'une differenciation, voire d'une hiérarchisation recherchée par les hommes, quoique par des forces mystérieuses parfois.
Et la frontière est naturelle parfois (passage d'un fleuve par exemple), ou elle est l'objet d'une négociation, d'une soumission, d'un fait accompli et autres. Mais la "frontière" dژsigne aussi une séparation dans les croyances, les actes et les paroles, entre ce qu'on peut toucher, dire, faire, voire le permis et l'interdit, de quel ordre que ce soit. Ainsi nous retrouvons un deuxième sens à "frontière", qui est celui du point-limite qu'on pourrait atteindre et qu'on ne devrait pas traverser ou transgresser. De toutes les façons une puissance, des soldats, des codes, des régisseurs, veilleront à faire respecter les limites des frontières et leur hiérarchisation sous jacente.
Je préfére parler de "frontière", car le mot "tabou" nous limite à un milieu, et peut être à une époque historique donnée, n'englobant pas toutes les formes de séparation qu'a connu -et connait encore- l'humanité. J'évoque aussi pour ma préférence une autre raison: le mot "frontière" reste abstrait, presque une case vide, contrairement à "tabou" trop chargé de connotations magiques-religieuses et éthiques, car si l'on passe en revue les formes ou les versions historiques et localisées des "frontières", nous remarquons un continuel déplacement de ces lignes de séparation. Nous allons parler brièvement de quatre déplacements:
-1: Nous retrouvons le mot "GENIUS" d'origine grecque dans de langues aussi différentes que l'arabe et le franچais: "djin" en arabe, "génie" en français. Mais quel rapports entre le "Djin" et le "Génie"? A l'origine le mot désigne "le suiveur", ensuite une force mystérieuse qui rapporte la belle parole et les images étranges. Pluttôt qu'un suiveur, le "Djin" est le passeur d'une frontière entre le concret et l'invisible, entre la parole ordinaire et la poésie sublime, et enfin entre le commun des mortels et l'artiste "génial". La "Jahiliya" arabe (la période anté-islamique) est riche d'histoires et d'informations qui décrivent la délimitation d'une telle séparation, ainsi que le Coran lui-même qui se moque des poètes "perdus", plutôt éperdus, à la recherche de leurs "djins"! Forces mystérieuses, invisibles, qui composent les vers de la poésie comme les belles mélodies, et qui sculptent aussi les grandes divinités.
-2: Nous retrouvons un deuxième déplacement, aussi bien dans les développements de la philosophie grecque, surtout après Platon, que dans les trois religions monothéistes: un déplacement qui conserve l'idée des deux mondes séparés, concret et invisible, mais dans les limites topographiques d'un cosmos, d'un univers, séparé en un monde des idéaux et un monde des copies, entre ciel et terre. L'univers, ainsi divisé ou séparé, est pourtant "un", régi par des formes différentes de formation et de détermination entre l'origine et la copie, entre l'unique et la multitude, entre le sublime et le dérisoire, entre le parfait et le déterioré. Les bells images (et paroles et mélodies) ne sont plus dans un espace précis dont nous retrouvons les traces, quoique imparfaites, sur terre. La terre existe enfin. Nous pouvons y placer des frontières dorénavant.
-3: Une troisième frontière, et sur terre cette fois-ci; elle s'instaure entre les artistes eux-mêmes, déclarés et assurés de leur statut, et la "Nature", tout en conservant du précédent déplacement les formes de détermination entre les deux espaces: L'art est ainsi un cosmos réduit, et l'image du plus grand. L'art cherche ainsi se définir des règles, des codes, des styles, des genres, qui pourront désigner les nouvelles frontières: entre le populaire et le bourgois, le "grand public" et "l'avant garde", et d'autres attributs de différenciation, qui réduisent le contenu magique et religieux des tabous, et qui pousse l'art à s'autorégler, à chercher dans ses propres limites les contours d'une nouvelle hiérarchisation.
-4: Avec Freud et Dostoievski, les frontières se déplacent déployant leurs limites dans l'espace corporel de l'homme, entre l'insouscient et le conscient, dans ses pulsions et fantasmes et interdits: l'artiste n'est plus le "génie", ni le voyageur sûr de sa mission; il est une âme déchirée et souffrante, même névrosée!
Peut-on encore parler de "tabous" dans l'art? Ne vivions-nous pas dans une époque de plus en plus sécularisée? Vaut-il mieux parler de "résidus" de tabous dans nos cultures et valeurs? Pour répondre à cette question, il m'a paru indispensable, en réfléchissant sur les rapports entre tabous et art, entre sacré et vision, dans la culture arabo-musulmane, de traiter la fameuse question de "l'interdiction de l'image" en Islam, et ses implications actuelles. Qu'en est-il?
La Chrétienté n'a pas eu à traiter cette question en des termes d'interdiction, comme en Islam. Au contraire, la tradition gréco-romaine (peinture murale, sculpture...) a été conservée, même amplifiée: de l,image ordinaire à l'icône vénérée - l'icône comme position médiane entre ciel et terre.
En Islam, par contre, une mise à distance s'instaure entre l'espace ordinaire et l'espace céleste, sans aucune correspondance possible. Si nous relisons certains versets du Coran, nous relevons que "sawara" (peindre dans le langage ordinaire) signifie exclusivement dans le contexte coranique "créer une âme"; et "Mussawer" (peintre dans le langage ordinaire) signifie au Coran, "le créateur d'âmes". La coupure est nette, et aucune médiation ou intermédiaire ou rapprochement ne sont possibles entre les deux mondes: ainsi on parle de "tanzih", "tawhid" et d'autres attributs qui désignent Dieu tout seul, en étant auto-référentiel et sans comparaison possible: Il n'est pas plus beau, mais la Beauté elle même, Il n'est pas le parfait (ou harmonieux), mais la Perfection (et l'Harmonie) elle même. Une seule exception à cette esthétisation exclusive de Dieu est l'expéience soufie, qui a parlé d'une vision transgressant cette frontière intanche entre le divin et l'humain; ils Le voient donc, mais sans pouvoir Le décrire/ L'image n'est pas interdite, elle est inconcevable à cause de la désignation métaphysique de Dieu.
Cette mise à distance, instaurée en Islam, déimite un espace fortement esthétisé de Dieu, et rend tout autre espace, voire l'espace des actes et des production humains, dérisoire, passager, aspirant à la beauté parfaite, mais qui n'a aucune mesure avec sa beauté. L'art est ainsi possible, mais son esthétique n'est pas transcendentale; il cherche les parfaites mesures, la perfection, l'harmonie, mais en étant les attributs d'un travail humain performant. Et l'image est ainsi possible, mais elle ne décrit jamais Dieu à cause de l'impossibilité même d'un telle réalisation.
Ainsi nous faisons la distinction entre les images et Son Image, les images matérielle et Son Image mentale, même linguistique (le Coran). Deux espaces séparés, distants, que nous désignons ainsi: un espace divin d'une esthétisation très développée mais dont les production sont linguistiques, et un autre espace, terrestre, d'une esthétisation appropriée aux productions humaines.
Sans ces déterminisme nous ne pouvons pas comprendre le statut ambigu et double de l'image en Islam: impossibilité de l'image divine, voire de sa reproduction dans les cultes et les édifices religieux, possibilité de l'image humaine dans des conditions techniques bien prtécises. J'insiste sur cette précision pour dissiper le malentendu entretenu dans les écrits orientalistes entre l'image et l'islam, et qui ne reflète effectivement que les conditions propres à la formation des études sur l'art musulman en Europe: l'image reniée, puis reconsidérée, selon leur propre cheminement dans la découverte - dans les palais omeyyades et les miniatures, surtout du fameux Wassiti - des réalisations figuratives dans l'art musulman. Que peut-on dire de l'ژtat actuel de l'image dans ces sociétés?
L'interdiction de représentation divine est toujours respectée dans les lieux de culte musulmans (sauf quelques exceptions asiatiques oû nous trouvons les images du prophète, de l'imam Ali et d'autres saints de l'Islam). Ainsi le réalisateur Mustapha Akkad a évité dans son Film "ARRISALAH" (Le message) de montrer le corps du prophète. Par contre, le réalisateur Youssef Chahine a gagné récemment le procès intenté contre lui dans les tribunaux égyptiens pour avoir montré le corps d'un prophète ancien dans son film "l'imigré", Toutefois, les effets de cette interdiction ne se limitent pas à l'espace sacré ou sacralisé, ils débordent aussi les activités des artistes contemporains, soumis souvent non pas à un contrôle religieux ou juridique, mais à une ambiance "islamisée" dans les sociétés, si l'on peut le dire. Ainsi la plupart des académies artistiques ont supprimé la matière "modèle nu" des programmes, et nous ne retrouvons plus de peintures "nues" dans les expositions actuelles. Main mise religieuse conjuguée à une régression sociale sans doute. Dans le même contexte nous pouvons expliquer l'essor extraordinaire de la calligraphie, des versions arabesques, ou de la "huroufia" (le "lettrisme") dans la peniture dans les activités artistiques des vingt dernières années.
Les deux mondes restent séparés, infranchissables pour les artistes. Pire! l'essor de l'espace plastique terrestre reste bloqué, fortement limité, malgré quelques "sorties" réussies. Et la question: que signifie franchir ou déplacer les frontières dans ce contexte dans cette cultue?
(Congrés SANART à Ankara, 1994).