Pour traiter notre sujet - si vaste et si radieux - j’avais un temps pensé parler de la dernière crise financière qui ébranle la vie de millions et de millions de gens, toutes cultures confondues. Cette crise a révélé la fragilité du monde dans lequel nous vivons: nous sommes interdépendants au point de sombrer dans la tourmente ensemble, malgré nos multiples différends. Une crise qui n’est autre qu’un moment de panique d’une foule matérialisée à distance et pourtant divisée par des frontières et des valeurs.
J’ai apprécié tout particulièrement la relation exigée dès le titre entre cultures et valeurs, d’autant qu’elle se manifeste au pluriel pour les deux termes. J’ai toujours adopté dans mes réflexions et écrits la position, la définition que Max Weber donne de la valeur: préférence dificile à tout effort d’élaboration rationnelle. De même ne s’est-il pas privé d’utiliser le mot « polythéisme » pour parler des référents multiples; il n’a pas hésité à parler de « guerre des dieux ». L’exercice est difficile d’entrée. La pluralité est exigée, réclamée; ceci est conforté par le troisième terme du titre: 21° siècle.
Pour aller droit au but, je dirai que la culture est certes porteuse de valeurs, mais elle nous porte autant que nous la portons. La culture est tout à la fois ce que nous subissons et ce que nous produisons. Ceci nous oblige à poser la question suivante: la pluralité est-elle une donnée ou une visée?
Comment garantir la pluralité dans un monde qui se globalise de plus en plus? Les nouveaux moyens de communication favorisent-ils l’épanouissement de la pluralité, garantissent-elles des valeurs multiples?
En France et aux USA, si l’on en croit les sondages, on penche plutôt pour l’idée que seules les sciences exactes et les techniques portent en elles objectivité et vérité. Qu’apportent donc les sciences humaines? Qu’est-ce qui différencie valeurs et croyances, opinions et vérités?
« Les sciences humaines ne paraissent plus capables de faire progresser le savoir sur les valeurs », selon Raymond Boudon. Des explications fragiles et incompatibles avec les sentiments moraux des acteurs sur la scène sociale. Comment trouver la bonne combinaison entre un relativisme culturel qui se conjugue parfois avec une vision culturaliste des phénomènes sociaux et un universalisme qui se conjugue parfois avec une main mise globalisée sur le reste du monde?
Les peuples marginalisés n’ont-ils pour seule issue que le despotisme qui s’exerce davantage sur les leurs que sur leurs adversaires?
J’ai choisi de parler de quelques configurations actuelles, dans le domaine des arts et des savoirs, afin de mieux cerner les rapports en action entre valeurs et cultures. L’on relèvera essentiellement des changements, des glissements d’attitudes, de comportements, de conduites, d’actions… Des paradigmes actuels qui définissent ou recomposent des situations humaines et sociales où le culturel se densifie avec l’axiologique.
Parlons d’abord de la télévision: objet fétiche qu’on ne cesse de découvrir, dont on ne cesse de constater les implications dans la vie courante et les conduites humaines. Elle n’est ni un écran-page, ni miroir, ni fenêtre; elle est aussi et surtout une nouvelle école qui façonne notre vie et nos rapports à autrui, le rapport à soi, notre rapport aux productions culturelles et artistiques. La télévision n’a pas réduit le monde à ses propres dimensions; elle a surtout instauré une familiarité trompeuse qui dématérialise le monde et le transforme en un objet visuel et ce jusque dans les situations d’horreur extrême.
Combien consacrons-nous de temps par jour à la télévision? Quels incidences a-t-elle sur notre manière de voir, de comprendre, de juger et d’agir? Il suffit de prendre en considération l’impact du l’image télévisuelle sur les choix électoraux et les votes pour se rendre compte de cette nouvelle façon d’appréhender le monde et l’humain.
Passons à un autre objet fétiche qui s’installe durablement dans le paysage humain quotidien: l’ordinateur. Il est à relever que cet outil -cette chambre individuelle- a transformé non pas l’écriture en soi, mais les rapports avec soi-même et l’autre: une familiarité nouvelle s’installe, plus étroite qu’avec la télévision dont l’accès n’est autre qu’une sortie.
Si je devais me contenter d’observer ces deux nouveaux acteurs sur la scène humaine, je remarquerai un glissement net de l’écrit vers le visuel, et du visuel composite et construit vers un instantané efficace et rapide. Nous pouvons d’ailleurs en faire la constatation en observant l’évolution des conduites sociales dans le domaine des arts; nous sommes plus enclins à consommer artistiquement, culturellement des produits « surgelés » par la vidéo et l’écran informatique que nous ne sommes enclins à nous rendre au cinéma, dans une galerie d’art ou au théâtre…
Déjà McLuhan avait constaté dans sa galaxie Gutenberg (1962), l’ascension et l’autonomie de l’audiovisuel face au monde du livre. Et ce phénomène s’accentue dans les pays à fort taux d’analphabétisme dans lesquels le livre subit une grave crise.
Je ne décris pas une scène apocalyptique, je force le trait afin de me faire mieux comprendre dans une communication rapide. Et si j’avais à résumer je dirais après Marcuse, Adorno et Benjamin que les valeurs marchandes dominent nos valeurs à un degré tel qu’elles font l’amalgame entre culture et divertissement (entertainment comme disent les américains) entre écriture et communication, entre vérité ontologique et jeu.
Charles Taylor avait parlé de « Bienveillance universelle », est-ce à dire que tout se vaut dans le monde des valeurs? Que dire - pour ne donner qu’un seul exemple - du suicide: condamné en Islam et dans la religion chrétienne avec ses versions traditionnelles, acte individualisé dans les sociétés européennes, acte hautement glorifié dans la culture japonaise classique? Peut-on dire qu’il faut respecter les différences, la multiplicité des valeurs? Peut-on faire de ces différences un objet de luttes, de combats, de dépréciation des cultures des autres? Peut-on expliquer certains différends actuels, brûlants par ce «polythéisme» de valeurs?
« Les limites de l’entendement », pour reprendre le titre d’une toile de Paul Klee (1927), n’existeraient-elles pas? Où puisent-elles leurs sources, leurs critères? Les croyances descriptives et prescriptives ne doivent-elles pas se fonder sur des raisons fortes?
Nous vivons sans doute UN tournant; nous ne saisissons pas toute l’ampleur des changements, alors que les techniques dominent davantage les fameuses Humanitas et que les bases de l’université sont ébranlées.
Nous pouvons être présents, en éveil, vigilants, pour sauvegarder et renouveler et donner un sens plus élevé à notre existence humaine, un sens qu’il nous faudra construire, forger.
Je crois que la notion de culture est à construire, à créer; il n’y a pas de culture toute faite, figée, garante de je ne sais quel trésor, résistance à je ne sais quel extérieur. La culture c’est la création, l’invention, la pirouette pour innover et tenter de faire ce que l’on désire ou non partager avec d’autres; la culture ce n’est certainement pas l’identité. Résister à la standardisation, en brandissant l’identité, tue la création.
Et si j'avais à résumer ce rapport entre culture et valeur, je dirai que la culture devait être plus mobile, et ouverte et agissante que la valeur, qui est plus réservée et stagnante.
Je conclue en disant: tant que nous ne favoriserons pas l'épanouissement des talents, la production d'œuvres culturelles originales… Tant que nous ne faciliterons pas la circulation de ces efforts dans les circuits, les médiums… Tant que nous n'adopterons pas une vision et une stratégie novatrices, nos valeurs risquent de puiser et de sombrer toujours dans un traditionalisme, qui se conjugue très bien avec le travail des "redresseurs" moraux d'aujourd'hui, qui ne cessent de nous vendre des produits périmés, avec l'assurance d'une garantie anti-datée, valeurs à bas prix, valeurs de la soumission, de la négation de soi…
Tant, tant, tant… Demain il sera tard.
(La 18è. Conférence sur Culture et Nouvelles Stratégies de Développement au XXIè.s, Carthage 5-6 décembre 2008, Académie Tunisienne des Lettres, des Sciences et des Arts Beit al-HIKMA-Tunisie).